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1792. A PARIS AU MOIS D’AOUT.

 

PAR GILLES MARCHAL

         

1792. A PARIS AU MOIS D’AOUT.

       Une grosse boulette diplomatique, connue sous le nom de ‘Manifeste de Brunswick’ va par sa bêtise et son outrance, entraîner des conséquences désastreuses pour la famille royale et le pays.

    Une proclamation publiée le 1er août mais que le roi a eue cinq jours avant est adressée au peuple de Paris signée du duc Charles-Ferdinand-Guillaume de Brunswick commandant de l’armée prussienne. Il met en garde les rebelles de l’Assemblée et autres autorités constituées d’une exécution militaire et une subversion totale. Si l’on touche à un poil de la perruque de sa Majesté et à un cheveu de la reine, ses armées mettront la France à feu et à sang et en prime, Paris sera rasé gratis. Et le plus idiot de l’affaire est qu’on a l’impression que cette mise en demeure semble dictée par les Tuileries.

    A y regarder de plus près ce n’est pas tout à fait faux. D’abord c’est le roi et son Conseil secret (Pierre-Victor Malouet, Armand-Marc de Montmorin Saint Hérem, Bertrand de Molleville, Mgr de Boisgelin) dénoncé par Jean-Louis Carra au club des Jacobins comme le Comité autrichien, qui en a tracé les grandes lignes mais il n’était pas question de Contre-révolution ni de suppression de la Constitution qu’il voulait réformer et non renverser, pas plus que de retour à l’absolutisme et de vengeance sur le peuple pour précisément éviter une coalition mais plutôt de réconciliation générale.

    En revanche la lettre que Fersen a reçue de Marie-Antoinette à la mi-juillet est d’une tout autre tonalité : « ... Je n’ose pas vous écrire d’avantage. Hâtez si vous le pouvez le secours qu’on nous promet pour notre délivrance. J’existe encore mais c’est un miracle. » Elle poursuit en encre sympathique « La journée du 20 juin a été affreuse. Ce n’est plus à moi qu’on en veut le plus, c’est à la vie même de mon mari, ils ne s’en cachent même plus… » Puis parlant du roi « …Il a montré une fermeté et une force qui en a imposé pour le moment, mais les dangers peuvent se reproduire à tout moment. J’espère que vous recevez de nos nouvelles. Adieu. »

    Bref du côté des Tuileries on n’a pas trop le moral, c’est un appel au secours adressé à son ‘jules’ qu’implore Marie-Antoinette, la vie du couple royal est menacée de mort. Et c’est en effet sous la dictée fort peu diplomatique du comte Axel de Fersen que Jean-Joachim Pellenc ancien secrétaire de Mirabeau et surtout le sulfureux marquis Jérôme-Joseph Geoffroy de Limon ex député du Tiers état, repassé à la monarchie, ont tiré la langue gratté la plume et buvardé cette déclaration belliqueuse, véritable affront pour les parisiens.

    Brunswick ne reconnaît pas les révolutionnaires comme des ennemis mais des rebelles (cent cinquante ans plus tard un autrichien ne reconnaîtra pas non plus les résistants comme des ennemis mais comme des « terrorists ».)

    Le roi est à présent au centre de deux partis haineux qui le mettent dans une situation critique et d’une Assemblée incapable d’autorité. Le journal général royaliste de Fontenai se déchaîne : « Les parisiens ont montré toute la lâcheté de leur caractère, ils ont mis la mesure de tous leurs crimes. Tout est coupable dans cette ville criminelle ; il n’est plus de pardon à espérer pour elle, cette ville scélérate. »

    Le style est plus académique que celui de Jacques Hébert mais tout aussi explicite. « …Les vengeances s’approchent, les cœurs seront pour vous de bronze et votre terrible punition sera un exemple qui effraiera à jamais les villes coupables. »

    Résultat comme toujours, les factions divisées se recomposent sauf les gauchistes de la Montagne qui voient là une opportunité d’asseoir leur pouvoir. Robespierre et les siens se frottent les mains et boivent à la louche cette soupe si bien servie quant à Danton, il ne sait pas encore pour quel parti pencher, il hume le vent.

    Le 4 août la section des Quinze-vingt du faubourg Saint-Antoine avec à leur tête Pétion rétabli dans ses fonctions d’agitateur et le procureur syndic Manuel, posent un ultimatum à l’Assemblée nationale et lui donnent cinq jours pour faire abdiquer le roi, faute de quoi la rue se soulèvera et non pas les parisiens comme on l’a tant écrit.

    Ce sont les troupes de quarante sept sections de la capitale qui veulent intervenir et qui ne représentent que 6% de la population. Dès la matinée du 9 les habitants des Tuileries entendent sonner le tocsin et battre la générale, les pessimistes pensent que ça va chauffer, ils n’ont pas tort. Au palais on se compte : le régiment des Suisses est fort de neuf cents hommes sûrs, une centaine d’hommes du bataillon royaliste des ‘Filles de Saint Thomas’ sont de garde et deux à trois cents gentilshommes fidèles au roi, sont placés un peu partout pour lui prêter main forte au cas où...

    Le roi, conseillé par sa femme, descend dans les jardins pour passer ses troupes en revue. Le bon pépère Seize, habillé de gris, l’œil morne et la perruque aplatie n’a rien pour galvaniser les défenseurs, d’autant que des cris fusent des rangs de la garde nationale d’où l’on entend distinctement : ‘ Vive la liberté ! A bas le gros cochon !’ Et lui qui répond benoîtement « J’aime la garde nationale ! » Autant qu’il remonte dans ses appartements...

    Le 10 août, la commune et le faubourg investissent le palais des Tuileries, les sans-culottes remportent une écrasante victoire et imposent la déchéance du roi, ça c’est pour l’histoire prédigérée.

    Bien évidemment que non, les sans-culottes seuls se seraient fait botter les fesses. Mais la troupe est renforcée, avec à sa tête l’avocat Charles Barbaroux secrétaire de la commune de Marseille, par les fédérés marseillais, bourguignons et bretons, grossis de tous les voyous et les bandits qui ont pris les colonnes en marche auxquels il convient d’ajouter des éléments de la garde nationale passés aux émeutiers. Les Jacobins ont désormais des troupes et Robespierre n’est pas trop regardant sur le recrutement. Le déclenchement de l’attaque est fixé au 9 août à minuit.

    Le 10 août vers deux heures du matin, Roederer est prévenu que les sans-culottes ont du mal à se rassembler il semblerait qu’ils se lassent et que le tocsin sonne dans le vide. Mais Pierre-Louis Manuel proche de Danton veille et fait retirer les canons en batterie sur le Pont neuf. Les sections du faubourg Saint-Antoine et de Saint-Marceau peuvent faire leur jonction. Plus rien ne peut empêcher l’assaut des Tuileries.

    Louis XVI qui baille comme la chemise de BHL décide d’aller se reposer et laisse les clés à Mandat responsable de la défense des Tuileries en qui il a toute confiance. Manque de pot Antoine-Jean-Galiot marquis de Mandat, commandant de la Garde Nationale de Paris, est convoqué par la Commune à l’Hôtel de ville où Danton veut l’entendre. Sur le conseil de Roederer il décide de s’y rendre sans arme et sans escorte. Mandat n’a pas affaire à des militaires mais à des assassins. Jugé un peu trop tiède par Danton donc traître, sans qu’il ait pu dire un mot il est emmené à l’écart et abattu à coups de pistolets, de sabres et transpercé de piques. Danton prend la tête d’une Commune insurrectionnelle et nomme Antoine-Joseph Santerre le brasseur de bière, commandant de la Garde Nationale à la place de Mandat encore chaud.

    On se souvient que la Bastille n’a pas été prise mais s’est rendue après que les Suisses aient déposé les armes, ce qui leur à valu d’être massacrés. Aux Tuileries, ça y ressemble un peu, les gardes nationaux fraternisent avec les dissidents, les artilleurs tournent une bonne partie de leurs pièces vers la façade du palais. Roederer vient supplier le roi de se réfugier à l’Assemblée, celui-ci hésite, la reine veut que l’on se défende. Le ‘Pauvre homme’ ne sait quelle décision prendre ce qui n’étonnera personne.
    - Sire, le temps presse, tout Paris marche ! Insiste Roederer. Le roi se tourne alors vers sa femme et lui dit :’ Marchons !’

    Les Tuileries ne seront pas défendues. Seule Marie-Antoinette s’inquiète du sort de ceux qui veulent donner leur vie.

   - Mais monsieur, on ne peut abandonner tous ces braves gens qui ne sont venus au château que pour la défense du roi !

    Louis XVI vaincu sans combattre se met en marche entre une haie de gardes nationaux. Décidément c’est une habitude chez lui, il s’est attifé du chapeau de celui qui le serre de près. A quelques pas derrière, la reine tenant son fils par la main, pleure sans retenue et puis quelques fidèles, une poignée de ministres, Madame Royale, Elisabeth la sœur du roi et la princesse de Lamballe, ferment la marche de ce cortège pitoyable. Le petit groupe traverse le parc où les jardiniers ont fait de gros tas de feuilles ...
    - Voilà bien des feuilles commente le roi ! Il a vraiment le sens de la formule utile. Quelques mètres plus loin, sur la terrasse des Feuillants, il aurait pu dire : ‘ voilà bien des braves sujets ! Mais les braves sujets en question l’accablent d’injures, les menaces sont si pressantes qu’on se demande si cette populace ne va pas passer à l’acte. Enfin, après dix minutes de pourparlers entre Roederer et les furieux qui bloquent le passage, le roi et sa suite parviennent à l’Assemblée.
    - Je suis venu ici pour éviter un grand crime et je pense que je ne saurais être plus en sûreté avec ma famille qu’au milieu des représentants de la Nation, déclare le roi qui décidément accumule les bourdes quand on connaît la suite.

    Comme l’Assemblée ne peut délibérer en sa présence on décide de le mettre, lui et sa famille, dans la loge du ‘logographe’.*
*La logographie est l’ancêtre de la sténographie. Chaque scribe était chargé de se partager et d’écrire une partie du discours des orateurs. Il devait y avoir de sacrées tendinites avec ces ‘princes’ du caquetage.

    Dès lors, il ne reste aux Suisses que deux solutions, se rendre ou tenter une sortie pour sauver leur peau. Le souvenir du 14 juillet 89 les fait opter pour la deuxième solution. Les Tuileries sont sous les ordres du maréchal de Milly qui voudrait bien mourir l’épée à la main (à 84 ans le plus gros est fait) Les suisses quelques nobles fidèles et les gens du château font le coup de feu. La première salve couche pas mal de fédérés marseillais et brestois mais au bout d’une heure les munitions manquent et les assaillants sont beaucoup trop nombreux.

   Deux cents suisses avec à leur tête le capitaine Dürler, essaient de forcer le passage mais doivent finalement se réfugier dans les baraquements de la cour royale. Fournier, dit l’américain, essaye de les enfumer au moyen d’assignats (pour une fois qu’ils servent à quelque chose) sans y parvenir. A un contre vingt ces satanés hommes à la veste rouge font mieux que résister et vendent chèrement leur peau, c’est alors qu’un maréchal de camp accourt sans arme, porteur d’un cessez-le-feu de la part du roi, toujours planqué avec sa famille dans le réduit où règne une chaleur suffocante.

    La plupart des défenseurs du château étant morts ou ayant réussi à s’enfuir par des souterrains, les suisses déposent les armes. Alors les assaillants s’en donnent à cœur joie, les prisonniers désarmés sont impitoyablement égorgés, éventrés, décapités. Des femmes hystériques se font une joie d’en émasculer des dizaines et se pavanent avec des colliers de testicules et de verges sanguinolents.

    Les cadres révolutionnaires brillent d’une absence totale, toutes factions confondues. Seul Camille Desmoulins, le bretteur poids plume, fera l’andouille quelques temps avec un fusil puis disparaîtra au premier coup de feu.

    Le bilan de la journée est impossible à établir avec précision. Disons sept à neuf cents morts côté Tuileries y compris les serviteurs hommes et femmes, quatre cents chez les insurgés.

   Ah ! Ce dix août Charles Henri Sanson s’en souviendra longtemps. Alors qu’il rend visite à son frère Louis Cyr Charlemagne qui travaille sur un projet d’échafaud à roulettes, ils sont interrompus par des hurlements sortis d’une centaine de poitrines enragées.

   - Qu’est-ce donc que ce tintouin demande Sanson à une bande de sans-culottes qui font irruption ivres de colère et de vinasse, en brandissant des piques et des sabres ?
    - Où c’est-il qu’il est vocifère l’éméché le plus proche ?
    - L’éméché sont dans la cour au fond à droite répond Sanson calmement.
    - Te fous pas d’not’goule citoyen ! Je cause que j’te parle du suisse helvétique qui s’est caché par chez toi dans le coin !
   - Que me contes-tu là audacieux dépoitraillé, il n’y a aucun homme en rouge céans, tu es ici chez l’exécuteur de la Haute Justice, lequel comme tu sais travaille à pourfendre les ennemis de la Nation. Veux-tu que je te montre comment l’on s’y prend propose Sanson tout en aiguisant le fil d’un damas d’un mètre cinquante ?
   - Euh bah que non point-il, éructe le bovin décontenancé. Allons vous autres, cherchons ailleurs ce particulier ! Tout ce petit monde gueulard s’égaye dans la rue. Sanson revenu dans l’atelier interroge son frère :
   - Tu as un nouvel aide maintenant ? Pour toute réponse, Charlemagne s’adresse à l’apprenti qui s’escrime à raboter une planche:
    - Allez toi, sors par le jardin et tache de gagner la Seine, ne remets pas ta veste bon Dieu et file, à Dieu vat !

    Il s’agissait bien d’un petit garde suisse âgé de dix neuf ans que les deux hommes avaient sauvé au nez et à la barbe de la sans-culotterie. Ce garçon sera le seul rescapé d’une centaine de soldats qui avaient pu fuir les combats pour demander asile à l’Hôtel de ville. Le procureur syndic Chaumette les avait accueillis par ces mots : « Messieurs, la maison du peuple ne saurait abriter en son sein, des hommes tenant des fusils ! »

    Une fois les armes déposées, il avait ouvert une porte à la meute en folie qui s’était jetée sur ces hommes fous de peur et les avait égorgés jusqu’au dernier. Leur sang s’élargissait en mares qui coulaient lentement jusqu’au bas des marches de l’escalier d’honneur. Dans quelle France étions-nous tombés pour qu’un gamin tente de sauver sa vie en se réfugiant chez le bourreau ?

    Le mot de la fin revient à ce petit officier outré au curieux accent, qui assista de loin aux massacres des soldats suisses : « Comment a-t-on pu laisser entrer cette racaille ? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents au canon et le reste courrait encore » Effectivement ce n’est pas cette façon qu’on enseignait la guerre à l’école militaire de Brienne d’où venait de sortir le frais émoulu lieutenant d’artillerie Napoleone Buonaparte.

   A bientôt les amis.