17/11/2005
Charles Henri Sanson, exécuteur de la Haute justice eut à exécuter en 1786 une sanction peu banale, surtout par le fait qu'elle n'a pas entraînée la mort. Mais avant de connaître le fin mot de cette escroquerie rocambolesque, ouvrons le fermoir du collier de la Reine.
Alors qu'à l'évidence, on lui a plutôt fait porter le chapeau que le collier, l'Histoire laisse volontairement planer le doute. Voici ce récit dont Mirabeau dira que cette affaire a été le prélude de la révolution.
Jetons d'abord un oeil sur le collier. Une babiole de cinq cents quarante diamants, commandée naguère par Louis XV pour en sertir le cou de sa terrine de foie gras, alias la Comtesse du Barry. Cette quincaillerie d'un goût douteux coûtait la bagatelle d'un million six cent mille livres (environ 180 millions de nos ex francs)
Malheureusement pour la favorite qui le guignait, la vérole en avait décidé autrement. Les bijoutiers Bohmer et Bassange, joailliers de la cour, se retrouvaient avec la camelote sur les bras, après avoir tenté de la fourguer dans toute l'Europe et jusqu'à Constantinople.
En toile de fond de cette affaire scabreuse, des sociétés secrètes apparaissent depuis 1771 et commencent à tisser des toiles sous diverses appellations dont celle de la 'loge des amis réunis'. L'année d'après, le grand orient de France fait son entrée avec à sa tête le Duc d'Orléans, futur Philippe égalité. Leur premier congrès se tient le 16 juillet 1782 et réunit ce nouveau monde des francs maçons de la 'Stricte observance et de la loge des illuminés'.
L'ordre du jour est d'inonder le pays de pamphlets, de calomnies les plus abjectes, de chansons douteuses et graveleuses. Bref, cap sur tout ce qui peut viser la reine et affaiblir le roi lequel entre nous, n'a pas franchement besoin d'aide. Bien entendu, ces oeuvres d'un grand intérêt artistique ne sont pas signées, l'affrontement direct n'est pas à l'ordre du jour chez les chefs anonymes, plus maçons que francs... du collier justement.
Sans chercher bien loin on peut se procurer les amours de Charlot et de Toinette, fresque kamasoutreuse décrivant les positions variées du frère cadet, le contorsionniste duc de Chartres. (On n'hésite pas à faire courir le bruit que le futur Charles X se tape sa belle soeur. Décidément chez les Bourbons c'est une manie.)
Autre gentillesse qui circule : 'Le Pou', un pamphlet commentant les moeurs décadentes de la Marie , dont plus tard Hébert fera ses choux gras. Ces écrits sont partout, un jour le roi trouve sur sa cheminée un dossier édifiant, titré : 'Vie privée de Marie-Antoinette', pas d'une finesse excessive tout ça, toujours est-il que l'air de la calomnie fait son chemin et s'insinue dans toutes les cours d'Europe et bien sur dans l'entièreté du royaume. Pour se faire une idée de la dégradation faite à l'image de la souveraine dans le cour des français, en 1771 une romance bien nunuche disait d'elle :
« Belle, l'oeil doit l'admirer
Reine l'Europe la révère
Mais le français doit l'adorer
Elle est sa reine elle est sa mère »
A l'époque où circule cette cucuterie elle n'a que seize ans et Louis est encore bien loin de savoir par quel bout la prendre. En 1786, pendant le procès du collier, changement de ton avec ce placet tout aussi ridicule par son outrance.
« Plus scélérate qu'Agrippine
Dont les crimes sont inouïs
Plus lubrique que Messaline
Plus barbare que Médicis »
Le programme de démolition, orchestré par ces sociétés énigmatiques, qui doit aboutir à la destruction des monarchies, à commencer par celle de la France avant de s'attaquer à l'église, ne démarre pas trop mal et le désamour pour la reine d'abord, pour le roi ensuite, ne fléchira plus.
Ces loges ont magistralement manoeuvré l'opinion. Le fait qu'elles soient les instigatrices de cette nébuleuse affaire du collier est plus que probable, de là à déclarer comme vrai, le fameux et ridicule complot judeo-maçonnique visant à faire exploser la monarchie l'est moins, ce serait leur donner tout même un peu trop d'importance.
Les ennuis de la Marie commencent à Versailles où elle vit entourée d'ennemis. Elle pique un fou rire ? Normal elle vient de se faire trousser par un de ses nombreux amants, Fersen bien sur, mais aussi Coigny, Lauzun, Dillon, Chartres et on en passe.
Elle préfère vivre à Trianon plutôt que dans la peu ragoutante HLM surpeuplée ? C'te bonne blague, comme ça personne ne voit les orgies qui s'y succèdent. Elle veut élever ses enfants elle-même ? Bah voyons, il vaut mieux les planquer, ce sont sûrement des bâtards. En onze ans, Marie-Antoinette est passée de Reine adorée à barbare lubrique. Enfin arrive l'affaire du collier, la cerise sur le gâteau.
Retour en haut de la page
Chapitre 2
Le gang
18/11/2005
Le personnage principal de ce mauvais coup porté à la reine, n'est pas de la crotte de lapin. Jeanne de Saint Remi de Luz, comtesse de la Motte Valois. Une trentaine d'années, brune aux yeux bleus, taille moyenne assez bien tournée, mais pas non plus un canon. La dame, à ce qu'on dit, a la mamelle triste. Mais foin de ces détails et taille de bonnets, des jointures fines, de petits pieds et une peau très blanche en font une jolie femme de son temps. En outre, Jeanne ne déteste pas les galipettes dans lesquelles elle manifeste plus de savoir faire que de sentiments.
Malgré son nom à rallonge, on ne peut pas dire qu'elle soit née avec, au bec, une cuillère en argent. Sa mère, la 'Marie Josselle', ivrogne une partie du jour et prostituée de l'autre pour faire le plein de pinard, obligeait sa gamine à mendier dans les rues de Bar sur Aube en tenant sa petite soeur par la main.
Tous les habitants les connaissaient et les nourrissaient en douce. Son père, Baron de Saint Remi flanquait la trouille à tout le monde avec son faciès sale et hirsute d'australopithèque. L'ombrageux anthropoïde vivotait de braconnage et de brigandage. Ah pour ça, la famille Valois était folklorique !
Quelle décadence pour ces descendants directs d'un bâtard du roi Henri II, fils de François 1 er qui faisait de Jeanne par le sang, une des dernières héritières des Valois. Quand aux Bourbons qui avaient pris la suite sur le trône de France, ils s'étaient souciés comme d'une guigne de la branche morte des Capétiens. D'autant que leurs bâtards n'étaient pas logés, loin s'en faut, à la même enseigne.
Si Louis XIII n'avait pas laissé une réputation de défonceur de sommiers, son fils Señor Meteo et Loulou la vérole le bien aimé avaient marqué leur territoire. A eux deux, ils auraient pu faire exploser le planning familial.
Pour exemple, Jeanne n'aurait pu se rendre chez Louis Jean-Marie duc de Penthièvre, sans ressentir une pointe d'amertume, car il était si riche qu'il aurait pu dit-on, acheter la France. Il faut ajouter que sa mémé était une Mortemart, Françoise Athénaïs de Rochechouard alias madame de Montespan et son pépé, sa majesté Râ XIV himself, qui avait honoré la marquise douze ans durant.
Résultat de ces destructions matelassières, huit enfants que Le roi en vrai rocker avait reconnus et dotés, alors que son arrière petit fils, Loulou XV le cachotier, en sèmera un peu partout et n'en avouera qu'un, lequel deviendra l'abbé Louis Aimé de Bourbon.
En 1760, à bout de misère, Les Saint Remi ont fait la route, au cul d'une charrette, de Bar sur Aube à Paris et plus exactement à Boulogne où Jeanne et sa soeur Marie-Anne ont été recueillies par un abbé. Elles continuent néanmoins à mendier, leur mère à tapiner. Quant au père, il dépose le bilan et s'en va crever de misère à l'hôtel Dieu, qui comme son nom ne l'indique pas était un sanctuaire pour la conservation des poux et des lentes, mais où les grabataires agonisaient tête bêche par manque de place, sur leur châlit vermineux. Drôle d'hôtel. Quant à Dieu, toujours sur son nuage, il n'avait pas du y mettre les pieds bien souvent.
Le brave abbé raconte la sordide histoire de ses deux Cosettes à une riche paroissienne de ses amies, la Marquise de Boulainvilliers laquelle, émue, les délivre de leur triste sort et les fait élever dans une école de Passy. Le nom de Valois a sûrement été droit au cour de la bonne marquise et disons-le, posé un petit bémol sur sa belle générosité.
Après plusieurs années de petits boulots, peu en rapport avec l'ambition que Jeanne s'était découverte au sortir de Passy, madame de Boulainvilliers décide de la prendre dans son château comme 'fille d'intérieur'. Moitié fille, moitié bonniche, c'est toujours ça de gagné. On peut penser que Jeanne tient le bon bout, d'autant que sa mère est repartie en Champagne porter la mauvaise parole vénérienne aux paysans et à la soldatesque en garnison qui se servent d'elle comme paillasse.
Mais Jeanne se sent plus femme de méninges que de ménage, elle a maintenant vingt ans et le premier à s'en rendre compte est monsieur le marquis et ce ne sont pas ses soixante deux berges qui vont l'empêcher de lui tourner autour. Une nuit, couchée dans son petit lit, Jeanne entend les craquements caractéristiques de la dernière marche qui mène à sa chambrette...
- Qui donc c'est il que ça peut bien être, s'interroge-t-elle plus curieuse que véritablement inquiète ? Une tremblotante lueur jaune, s'agrandit en même temps que la porte s'entrebâille en grinçant, comme toujours dans ces cas-là.
- Jeanne... ! Chuchote une voix rauque, qu'elle reconnaît instantanément. Regarde ! La lanterne tient toute seule, sans l'aide de mes mains, c'est de la magie !
- Ah ! Vilain Boulier, chuchote la jeune fille en ramenant le drap sur son petit nez.
- Non ! Que non point petite, pas vilain boulier, Boulainvilliers ! Rétorque le vieux salingue qui croit son affaire faite. A ce moment, une autre silhouette s'encadre dans le carré de loupiote...
- Allons mon époux ! Se peut-il que je vous tienne la chandelle ? Bien qu'il semblerait que mon aide vous soit superflue, complimente-t-elle.
- Ah ma chère, quelle bonne surprise, vous êtes donc là ! Figurez-vous que je montrais à notre Jeanne un vrai tour de magie.
- Laissez donc retomber cela ! Bien que je susse et reconnusse ce vieux tour que vous n'avez point exercé depuis fort longtemps, je vous prie de ranger votre fourbi et d'aller éprouver vos talents au Palais Royal où vous allâtes si souvent par le passé. Allez monsieur vous vêtir ! Vous êtes nu dans vos mules.
Déconfit, le marquis sort, la chandelle basse et regagne ses appartements. La petite Jeanne, ne s'était pas montrée plus inquiète que cela. Visiblement elle n'a guère peur du loup, se dit la marquise en refermant la porte.
Retour en haut de la page
Chapitre 3
Les seconds couteaux
20/11/2005
Mme de Boulainvilliers avait fait diligenter une enquête sur les origines de Jeanne et Marie-Anne, auprès de Monsieur d'Hozier, juge des blasons et expert en la matière. Celui-ci avait confirmé que le sang d'Henri II coulait bien dans leurs veines. Le rapport transmis à Versailles avait valu aux deux filles, une pension de neuf cent livres l'an. Entre nous, le roi n'avait pas cassé sa tirelire mais cela suffisait pour rentrer à l'abbaye de Longchamp et par le fait, de stopper les travaux d'approche du marquis un peu trop vert au goût de son épouse.
La bonne marquise n'a pas du saisir le peu d'empressement des orphelines à suivre le chemin de la religion à laquelle elles étaient vouées. A la première occasion, les deux oiselles s'envolent et regagnent Bar sur Aube pour se mettre sous la protection d'une certaine famille de Surmont. Jeanne a vingt quatre ans et autorise un neveu de sa famille d'accueil, le dénommé Marc-Antoine de la Motte , à lui faire sa cour.
Le jeune homme, un officier de marine, qui probablement n'a jamais vu un bateau, réussit toutefois son abordage puisqu'on les marie en catastrophe en juin 1770 et qu'elle accouche le mois suivant d'une paire de jumelles qui ne vivra que quelques jours, le temps de couper la 'courroie ombilicale'. Toujours cette effroyable mortalité infantile. Elle n'aura plus jamais d'enfant .
Le mari s'avère très vite incapable de subvenir aux besoins du couple. Il est joueur mais petit et médiocre. Mythomane, il se fait donner du Comte de la Motte , titre auquel il n'a aucun droit. (C'est la mode dans les années 80 que de singer la noblesse. Même l'accusateur public qui se faisait appeler Fouquier de Tinville, s'empressera de faire gommer le 'De' qui fleure si bon le couperet, au profit d'un modeste trait d'union... Union républicaine sans nul doute.)
Suite de la galerie des acteurs de cette nébuleuse affaire qui a 'effrayé la colique.' Jacques-Claude Beugnot, jeune robin du barreau de Bar sur Aube, confident de Jeanne dont il est amoureux, elle se laisse d'ailleurs tripoter à l'occasion. Il ne jouera pas un rôle influent mais il fera disparaître des papiers compromettants, qui auraient pu éclairer sinon les juges, si tant est que ceux-ci le voulussent être, mais tout au moins l'histoire.
Il n'est pas avéré que Beugnot ait réellement fait partie de la bande mais il en connaît tous les membres. il ne sera même pas cité à comparaître lors du procès. Passé maître dans l'art de bouffer à tous les râteliers, il sera élu député à l'assemblée législative, passera à travers les gouttes (de sang) de la terreur, siégera au conseil d'état sous le consulat, continuera sa carrière comme comte d'empire et finira enfin, lui qui savait si bien nager en eau turbide, comme ministre de la marine de Louis XVIII. Un vrai caméléon ce Beugnot.
Nicolas Reteaux de Villette, la trentaine, gendarme du roi et amant on peut dire attitré de Jeanne de la Motte qui semble y prendre quelque plaisir. Entre autre talent de skhatanoviste du ressort à boudin, il imite fort bien les écritures. Membre de la bande à part entière.
Nicole Legay, vingt quatre ans, grande blonde bien mise de sa personne, elle ressemble assez à la Reine , c'est du moins ce que lui disent ses clients. Couturière de son métier, elle arrondit ses fins de mois en se prostituant dans les jardins du Palais royal, haut lieu des rencontres de cette fin du 18 ème siècle.
Il faut croire que les moeurs étaient plus libres qu'aujourd'hui ou l'état moins hypocrite. Ces dames travaillaient en toute impunité avec prix et spécialités affichés : 'Madeleine un peu passée mais se donnant du mouvement' ou encore :' Joséphine, chevelure crépue et très agissante', 'Rosalie, belle gorge se pâmant à volonté' etc... Nicole Legay sera utilisée à son insu et grugée par Jeanne de la Motte.
Restent deux poids lourds intimement imbriqués dans cette histoire qui va ébranler la couronne, même si le premier est resté secret il a joué un rôle prépondérant. Giuseppe Balsamo né à Palerme en 1743, juif sicilien converti, se fait appeler Alexandre Comte de Cagliostro, vrai faux guérisseur et enfin la dupe, le héros, le Cardinal évêque de Strasbourg, j'ai nommé Louis-René-Edouard né à Paris en 1734, Prince de Rohan-Guéménée, et comme une partie de son nom l'indique, véritable andouille de l'histoire.
Retour en haut de la page
Chapitre 4
Cagliostro-got
21/11/2005
Cagliostro a quarante trois ans au moment des faits et déjà derrière lui un joli pedigree. A l'âge de vingt ans, poursuivi pour vol et escroquerie, il fuit la Sicile et commence sa tournée dans le vaste monde. Pour tout bagage, il possède des talents de ventriloque et d'hypnotiseur et se targue d'entendre la science et la chimie. Il convient d'ajouter à ses compétences un redoutable bagout de marchand forain qui puise sa force dans la naïveté des gogos qu'il identifie en un clin d'oeil.
Ce comte de pacotille fera une grande carrière, émaillée toutefois d'accidents de parcours. Physiquement il est plutôt quelconque, de taille assez réduite, il a le teint olivâtre et des yeux globuleux dont il sait se servir. Une gestuelle de sémaphore bref, rien d'un séducteur ce qui ne l'empêche pas de convoler en 1770 avec une ravissante romaine, Lorenza Feliciani.
Le couple ne traîne pas dans la ville éternelle et part s'établir en Angleterre. Cagliostro se fait rapidement une réputation de Kabbaliste, d'expert patenté en interprétation de la bible, d'alchimiste, seul capable d'agrandir les diamants et surtout de détenteur du philtre de la jeunesse. Quelques anecdotes prouvent, s'il est besoin, l'incroyable crédulité des gens mais aussi leur cupidité.
Un jour, Cagliostro, lequel d'ailleurs en Angleterre se faisait appeler Bactymore, parvînt à faire gober à une certaine dame Fry de Chelsea, que moyennant finances il pouvait par signes faire sortir les bons numéros de la loterie. Evidemment la pintade le crut et paya... Ne jetons pas la pierre à cette gallinacée : derrière cette britannique volaille se tient la formidable basse-cour de notre propre pays.
Une autre fois, cette même dame de Fry lui confia un collier dont il lui avait juré de faire grossir les pierres. La friponnerie, tourna court et il fut emprisonné jusqu'à ce qu'il restitue le bijou dont les cailloux avaient plutôt diminué, non pas en taille mais en nombre.
Une dernière anecdote qui traîne autour du fumeux Cagliostro laisse pantois si l'on sait qu'elle a été rapportée par un journaliste hollandais réputé sérieux, mais dont les travaux d'investigations laissent à désirer :
Cagliostro avait, comme vous l'imaginez, découvert le secret de la pierre philosophale mais aussi le moyen de regarder canal + sans décodeur. Toutefois, le fin du fin était sans conteste le fameux élixir de la jeunesse dont il taisait jalousement la formule et qui l'enrichissait sur l'autel des peaux ridées. Ce plumitif, un rien laudatif envers ce pendard de mage, écrivit cet article qu'il aurait pu intituler : La séculaire Morue et le sémillant Cabillaustro.
Une accorte mamie qui souhaitait retrouver tout l'éclat de sa beauté enfuie, acheta à prix fort, une fiole du grand mage qui rajeunissait de vingt années. Ce produit miracle, '5 de Chamelle' fabriqué à base d'excréments de dromadaires diarrhéiques n'étant pas donné, il convient de dire que seule les vioques friquées pouvaient accrocher ce rêve fou. Toujours est-il qu'un valet du bienfaiteur, se présenta à l'hôtel et remit le précieux breuvage à une domestique, la barbonne s'étant absentée.
Intriguée par cette fiole susceptible de ravaler celle de sa patronne, la jeune femme, âgée de vingt cinq printemps en but le contenu d'un trait. Lorsque la canonique rombière de retour dans sa résidence, pénétra au salon elle découvrit à sa grande surprise, une fillette de cinq ans, flottant dans des vêtements trop grands, qui babillait gentiment tout en jouant avec une petite bouteille vide...
Encore heureux que l'imprudente chapardeuse n'ait pas eu vingt ans, car c'est sa mère qui se fut retrouvée enceinte et bien en peine d'imaginer que le coupable géniteur provenait des fèces pilées d'un camélidé à une bosse. On comprend mieux comment un fatal idiot comme le cardinal de Rohan se fera rouler dans la farine.
Joseph Balsamo-Cagliostro, dont l'ésotérisme était le quotidien, parcourait en tous sens l'Europe et l'Afrique. L'Egypte lui avait confié le secret de la grande pyramide, la Suisse celui de la sérénité, ses rares amis l'appelaient : le content suisse. Il raflait tous les titres ou plutôt se les octroyait : Rose Croix, grand Copte d'Egypte, Franc Maçon de la loge des Illuminés de Francfort etc... Les maîtres du Grand Orient, de la Stricte Observance , de l'Espérance, des amis réunis, le reçoivent comme le Messie (c'est lui qui le dit). Attention ! Cagliostro, c'est quelqu'un.
Toutes ces loges disposaient d'un formidable trésor de guerre entretenu par les cotisations de quelques deux cent mille membres, mais aussi grâce au financement de riches banquiers juifs qui agissaient en véritables sponsors. (En 1785 en France, on dénombre six cents loges et environ quarante mille membres.) Les juifs et les francs-maçons avaient la rancune tenace et n'avaient pas digérés, pour les premiers, d'avoir été spoliés, chassés du royaume ou même, brûlés comme sorciers, empoisonneurs *, égorgeurs et bien sur déicides. Cet avis d'expulsion, décrété par Philippe IV le Bel, avait déclenché un 'sauve Kippour' général, mais la communauté n'avait pas dételé pour autant.
* Le 23 octobre 1347, deux navires génois, le Theodora et le Santa Maria, pénètrent dans la rade de Messine. A bord, des cadavres et des agonisants. La plus grande épidémie de peste noire débarque en Europe occidentale. Les juifs, soupçonnés d'avoir corrompus les puits, sont massacrés. C'est le pape Clément VI qui arrêtera la tuerie lorsqu'on s'apercevra que les juifs sont non seulement des empoisonneurs mais aussi des imbéciles, car figurez-vous qu'ils meurent de la peste tout autant que les chrétiens.
Quand aux seconds, plus de quatre siècles et demi ont passé mais ils n'ont pas pardonné la rafle opérée chez leurs ancêtres de la cachotterie, un beau jour d'octobre 1307 sur tout le royaume et l'arrestation de la presque totalité des chevaliers du Temple. Prétexte : Tâcher de mettre la main sur leur fabuleux trésor au profit des caisses du royaume. Mais là, les deux gangsters, Philippe IV le Bel (encore) et son lieutenant Guillaume de Nogaret font chou blanc : pas un radis.
Comme il faut tout de même justifier ces arrestations tout en masquant le brigandage d'état, Nogaret charge les dominicains d'instruire le procès des templiers.
Alors tu causes ?
Tous les bourreaux de France sont mis à contribution pour aider cette sympathique congrégation, à obtenir des aveux.
Avec le dialogue un poil poussé, on s'aperçoit bien vite que ces chevaliers, gardiens de la foi chrétienne sont en réalité des idolâtres, des parjures, qu'ils pratiquent l'usure à l'instar des juifs mais encore qu'ils possèdent des réseaux de prostitution, qu'ils renient Dieu, célèbrent des offices impies et organisent des processions durant lesquelles, ils crachent sur la croix. Pour finir, ces joyeux drilles se masturbent et s'adonnent à la sodomie en chantant le viril et sulfureux 'A la queue leu leu'.
En effet, tout ça n'est pas bien joli, mais il convient de préciser que les épouvantables tortures auxquelles les ont soumis les bons pères dominicains, ont fortement contribué à délier les langues et à faire signer des aveux. C'est qu'ils s'en sont donnés du mal, les bons frères prêcheurs pour complaire au doux roi Philippe : Ecorchement vif, énucléation, arrachements des dents, bains marie, mutilations diverses, tenaillements, pendaisons par les pieds au dessus d'un feu et une spécialité de cette belle époque que je vous recommande pour exercer votre mémoire.
Vous prenez un templier en bon état que vous dénudez, puis vous le suspendez par les mains à une cinquantaine de centimètres du sol. Là, tandis qu'il fait le métronome, vous lui demandez s'il a quelque lingot à céder à sa majesté nécessiteuse. Bien sur il vous répond que non. A ce moment, vous lui accrochez aux testicules, en serrant bien fort un poids de quatre à cinq kilos et vous lui faite faire le balancier d'une pendule normande. Je puis vous assurer que votre templier vous avouera ce que vous voulez, sauf l'endroit où se cache le trésor puisqu'il ignore qu'il y en a un.
Mauvais joueur et mauvais perdant, le 19 mars 1314, Philippe IV et Nogaret (qui finira sa vie comme jambon au gibet de Montfaucon) offrent aux parisiens sur l'île aux juifs (l'île st Louis), un très joli méchouis, dont le grand Maître Jacques de Molay et le Précepteur Geoffroy de Charnay, lesquels ne sont pas non plus des agneaux, font les frais.
Avant d'être réduit en cendres, le grand maître lance son fameux anathème, hurlé à la face du peuple et à ses juges : « Qu'avant un an, il citait le roi, Nogaret et le pape Clément V, à comparaître au tribunal de Dieu et qu'il maudissait les rois de France jusqu'à la treizième génération » Le fait est que l'année suivante les trois hommes étaient morts et que la treizième génération était représentée par Louis XVI. Curieux non ? (Bah non, d'ailleurs on soupçonne fort Maurice Druon d'avoir de toutes pièces, inventé cette farce géniale, à laquelle deux générations a cru. C'est un peu comme prévoir le temps qu'il a fait la veille ce que la météo fait quotidiennement .)
Retour en haut de la page
Chapitre 5
Le maître travaille
22/11/2005
Plus de quatre siècles après ces affaires fâcheuses, l'heure de la revanche avait-elle sonné ? ou bien s'agissait-il simplement de gens rêveurs un peu allumés qui bavassaient en imaginant un autre monde ? Ce qui est sur, c'est que Cagliostro, après avoir discouru avec les sommités des loges, débarque à Strasbourg avec sa franche maçonnette d'épouse et monte très vite un cabinet de consultations. Inutile de dire que celui-ci ne désemplit pas.
Il n'est pas rare de voir des dizaines de patients poireauter dans un méchant couloir. Le 'pigeon-souffrant' enfin introduit dans le saint des saints, doit tout de même avoir un moment d'ahurissement face à l'accoutrement du maître. Ah pour ça le nigaud n'est pas volé, c'est le grand jeu pour tous.
On pénètre dans un univers d'encens et de cierges qui rappelle plus un autel qu'un cabinet. Le grand prêtre reçoit en tenue carnavalesque. Il apparaît vêtu d'un long manteau de taffetas gris clair, piqueté de poudre d'or ouvert sur un gilet ivoire, brodé d'écarlate. Il porte une culotte rouge tout à fait sobre et discrète, des bas de soie dorés qui s'arrêtent sous le genou grâce à un fermoir très chic fait d'émeraudes et des souliers plats, ornés d'une boucle de rubis.
Sur son jabot de dentelle de Valenciennes pendouille une chaîne de montre ouvragée de diamants, qui scintille au gré de ses mouvements, dans un bruit de rideau d'épicerie de campagne. Certaines des pierres qu'il prétend avoir créées sont d'une telle grosseur que même un vitrier véreux les refuserait. Mais Cagliostro plastronne comme un vieux paon, avec la satisfaction et la superbe du vaniteux qui se croit entouré d'imbéciles.
Il a tout de même ses détracteurs. La baronne d'Oberkirch par exemple férue d'hypnose, tout en reconnaissant les dons de cet arbre de Noël ambulant, raconte partout que ses diamants énormes faits maison, sont tout bêtement du toc et qu'il guérit surtout les malades bien portant.
Un jour, le prince de Ligne, emmène par curiosité et incognito une fausse malade de ses amies, consulter le Mage. Ils ne sont pas déçus. Avant même de s'enquérir de l'affection supposée de sa patiente, il lui fait d'entrée ingurgiter un liquide d'un jaune douteux tout en expliquant que ce remède avait guéri le roi du Maroc en personne. (de quoi donc ?)
Puis devant le prince médusé, il roule des yeux de gardon ou plutôt d'ablette (l'ablette du Gévaudan, bien sur) et se met à chevroter une incantation magique : « Grand Dieu si blasphémé par Voltaire et Rousseau, vous avez un serviteur dans le Comte de Cagliostro, je vous supplie, n'abandonnez pas le Comte de Cagliostro ! ...» Après quelques secondes, il baisse les bras puis les yeux qu'il avait tenu levés et ouverts pendant sa supplique. Le prince de ligne se mord les lèvres pour ne pas rire et estime qu'il en a assez entendu. Le seul étourdissement que ressentira la 'malade' se produira au moment de régler les honoraires.
Il semble que le médecin des dupes, n'ait pas été à Strasbourg par hasard. La loge de la stricte Observance est également dans la ville. Dans le serment que Cagliostro a prêté, lors de son intronisation, une petite phrase tintinnabule : « Au besoin, rendre imbécile ceux dont il est imprudent de trancher les jours... » La cible désignée par ses maîtres, en matière es stupidité, va dépasser les plus folles espérances du frère Balsamo-Cagliostro.
Retour en haut de la page
Chapitre 6
La dupe
23/11/2005
Louis-René-Edouard prince de Rohan Guéménée, est le tout frais évêque de Strasbourg. Dans la famille, les Rohan le sont depuis quatre générations, pour ainsi dire de 'père en fils'. Il ne vit pas dans la sacristie de la cathédrale mais dans le magnifique château de Saverne situé à une quarantaine de kilomètres de la ville. Avec deux millions cinq cent mille livres de revenus pas an, (18 millions de francs environ-Je me refuse de parler en euro) il lui arrive d'être fauché. Son palais qui a brûlé récemment mais surtout le train de vie complètement débridé qu'il mène, en sont les responsables.
Les casseroles que traîne ce haut prélat sont célèbres dans toutes les cours d'Europe. En 1780, son éminence a déjà quelques bourdes retentissantes à mettre à son actif. Dix ans plut tôt c'est lui qui a eu le grand privilège d'accueillir à Strasbourg, Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche pour son arrivée en France.
Grand cavaleur devant l'éternel, ne voilà-t-il pas qu'au cours de la fabuleuse réception qu'il donne pour sa venue dans le palais des Rohan, il s'entiche d'elle, rien moins. A quinze ans la petite Antoinette qui a d'autres projets en tête, principalement celui d'épouser le futur Louis XVI, ne prête guère d'attention à ses yeux de cocker et à ses dérisoires roucoulades.
Contrit et meurtri dans son orgueil de mâle en soutane, le prince Louis, mauvais perdant, commence à distiller des historiettes égrillardes qui tendent à faire croire que la petite archiduchesse n'est pas si blanche oie qu'il y paraît.
Et savez-vous où il déverse ces balourdises ? Exactement à Vienne où il a été nommé ambassadeur et plus précisément à la cour de Marie-Thérèse, la propre mère de la soi-disant dévergondée. Autant dire que l'Impératrice apprécie modérément et fait rapatrier l'insolent par le canal diplomatique.
Quelques années plus tard, se rendant à Versailles après l'avènement de Louis XVI, le prince de Rohan sera tout étonné de l'accueil glacial que lui réserve la jeune reine.
L'avantage avec les imbéciles, c'est qu'ils ne désarment jamais. En 1777, contre l'avis de Marie-Antoinette qui ne joue encore aucun rôle dans les affaires, Louis le nomme grand aumônier de France. Il veut à présent rentrer en grâce auprès de la souveraine et si possible rentrer dans la souveraine. Il caresse aussi l'espoir de devenir ministre et même premier ministre, poussé en cela par quelques flagorneurs de son entourage.
Après tout, l'église en a donné plusieurs au royaume : Richelieu, Mazarin, même ce fripon de Dubois qui ne pouvait dire sa messe (et qui ne savait pas la dire) avant d'avoir troussé un jupon et le cardinal de Fleury qui avait pratiquement élevé Louis XV. Alors si ces gens-là avaient gouverné la France , pourquoi pas lui ?
L'ennui est que sa nomination est loin d'être dans l'air et pour parvenir à ses fins, la prière paraît bien insuffisante, pourquoi ne pas invoquer Dieu au moyen de quelques fumées pas très catholiques que fait monter ce fameux Cagliostro dont son entourage lui rebat les oreilles ? Et si les arcanes célestes pouvaient suppléer aux méandres politiciens plus improbables, ce ne serait pas une si mauvaise chose.
Discrètement, le prince Louis tente d'approcher le mage mais le prince de l'esbroufe se fait prier. En réalité il met le cardinal sous pression avant de le ferrer. Mais dès que les deux hommes seront mis en présence, plus jamais le prélat ne mettra en doute les dons de son hôte.
Oui ! Son hôte car dans l'instant, il l'installe confortablement dans son palais de Saverne. Désormais, lorsque l'impayable cabot fait son entrée dans une pièce, un valet le précède et annonce d'une voix cincinatusienne : « Son excellence le Comte de Cagliostro ». Un des plus hauts personnages de l'église n'est plus qu'un pantin manipulé par un escroc. Peut-on imaginer pareil olibrius remplaçant Necker aux finances ?
Cagliostro, flatteur à ses heures, avoue un jour au cardinal : « Votre âme est digne de la mienne et vous méritez d'être le confident de tous mes secrets ». Pour un peu, le benêt mitré l'embrasserait. Il fait installer à grands frais un laboratoire dans lequel le maître peut se livrer à des opérations d'alchimie et fabrique bouchons de carafe et lingots à gogo devant ce pauvre Rohan médusé.
Emerveillé, il raconte les prouesses du mage à la baronne d'Oberkirch toujours aussi peu convaincue par les talents du sicilien :
- Et ce n'est pas tout, il fait de l'or rendez-vous compte il fait de l'or ! Il en a composé devant moi pour cinq ou six mille livres, la-haut dans les combles de mon palais. Il me rendra le prince le plus riche d'Europe. Ce ne sont point des rêves madame, ce sont des preuves ! Et il énumère, dithyrambe : « Et toutes ses prophéties et toutes les guérisons opérées et tout le bien qu'il fait, aaahhh madame ! Je vous dis que cet homme là est le plus extraordinaire, le plus sublime et dont le savoir n'a d'égal que la bonté ! »
Curieuses paroles en vérité de la bouche d'un ecclésiastique, mieux encore, il lui arrive carrément de déraper lorsqu'il carillonne : « Cagliostro est Dieu lui-même ! »
On peut dire qu'en 1781, le cardinal à l'impossible carte de visite : Louis-René-Edouard prince de Rohan-Guéménée, de l'académie française, Supérieur général de l'hôpital royal des Quinze vingt, proviseur de la Sorbonne , commandeur de l'ordre du Saint Esprit, supérieur des abbayes de saint Vaast et de La Chaise Dieu , Landgrave d'Alsace et j'en oublie, est mûr à point.
Au mois de septembre, madame la marquise de Boulainvilliers rend visite au prince cardinal, en son château de Saverne qui abrite désormais le mage, membre de la loge des illuminés de Francfort et grossiste en lingots et pierres précieuses.
La marquise, bonne fée de Jeanne de La Motte-Valois est également franc-maçonne de la loge des 'amis réunis' et membre de celle de la 'Stricte observance'. Décidément le hasard fait bien les choses. Par bonheur, les La Motte , dont le mari est en garnison à Lunéville 'célèbre base navale', débarquent à leur tour pour remercier la marquise de ses bienfaits. Comment Jeanne a-t-elle su la présence de sa maman de Boulainvilliers à Saverne qui est tout de même à deux jours de voiture ? On l'ignore mais ça sent la combine...
Un beau matin d'automne, sur la route qui relie Strasbourg à Saverne deux voitures se croisent. En cabriolet léger, la marquise et sa protégée s'en vont en courses tandis que dans l'autre voiture, le cardinal regagne son palais. Les deux véhicules stoppent dans un fort bruit de naseaux. Madame de Boulainvilliers se penche à la portière :
- Cher prince, minaude-t-elle ah ! Quelle joie de vous voir ! Permettez-moi de vous présenter une mienne parente qui brûle de vous connaître !
Le libertin prélat trahissait des signes évidents de son intérêt pour les personnes du sexe dès qu'une paire de seins se profilait dans son espace orbital. Au premier abord il est plutôt déçu, la dame est mal pourvue de ce côté mais les yeux bleus invitent, et le nom de Valois impressionne et de toutes façons un cavaleur ne voit que ce qu'il imagine.
- Faites-moi l'honneur de me rendre visite en ma bicoque de Saverne, ce n'est pas bien grand mais on se serrera. Vous ne pouvez pas la louper, elle est juste à l'entrée du village, après le tata-tabac bafouille-t-il. La marquise, qui sort du château se demande si le cardinal a toute sa raison.
- Nous y serons tantôt ! S'entend-elle répondre.
Le château de Saverne, presque entièrement reconstruit par suite d'un incendie est un des plus beaux et des plus grands du royaume. Bâti sur trois niveaux, plus de cent fenêtres donnent sur des jardins en terrasses que l'on rejoint par d'immenses escaliers de marbre. Ce palais à l'architecture baroque, ravale le château de Rambouillet par exemple, au rang de maison de gardien. Des écuries pouvant recevoir cent quatre vingt chevaux, un personnel dévoué à la réception, au gîte et au couvert de sept cents personnes dans un luxe inouï.
Les parties de chasse du prince de Rohan sont célèbres dans toute l'Europe. Chacun peut tirer son coup et même plusieurs, tant le gibier abonde. Gibier à poil bien sur mais aussi à plume que des centaines de paysans réquisitionnés, rabattent sur des kilomètres vers ces messieurs dames qui n'ont que le mal de les décaniller à bout touchant.
Jeanne de La Motte n'est pas encore une experte en racolage mais le pigeon est tellement facile à plumer. Il trousse tout ce qui porte jupons et n'a finalement que les femmes qu'il mérite, petite noblesse provinciale ou valetaille de couloirs, tout lui est bon et compose l'ordinaire de ses étreintes d'alcôves. Alors vous pensez, une descendante, même de lit, du roi Henri II, ça lui titille la libido. Le prince cardinal est désormais bien entouré, une maîtresse de sang royal et un manipulateur de génie qui le maintient dans un état permanent d'aveuglement complet.
Retour en haut de la page
Chapitre 7
Jeanne de la Motte Valois
24/11/2005
Jeanne de la Motte Valois entre en scène.
Jeanne ne s'est pas jetée comme une dévergondée sous la soutane du cardinal mais au contraire elle a joué Cosette en lui racontant sa vie de misère et ses difficultés chroniques à joindre les deux bouts. Rohan le magnifique s'apitoie, paye les dettes du couple La Motte , aidé en cela par le comte de Cagliostro qui fabrique de l'or et des livres au fur et à mesure de la demande.
A y regarder de plus près les livres ne sont pas fausses et l'or... c'est de l'or. Il faut bien que ces richesses proviennent de quelque part, en tout cas sûrement pas du laboratoire bidon du mage, mais d'où ?
- Ah monseigneur ! que vous êtes bon, avait chevroté Jeanne en lui prenant les mains.
- Voyons Relevez-vous madame ! avait répondu l'onctueux prélat en la baisant au front, se disant qu'il l'aurait bien volontiers fait ailleurs.
Tout allant pour le mieux, la marquise de Boulainvilliers avant de regagner Paris, fait promettre à Jeanne de venir la rejoindre avant la fin de l'année 1781. Curieusement tout le monde se retrouve dans la capitale en même temps, y compris le mage dont le cardinal ne veut plus (ou ne peut plus) se séparer et qui emménage dans le somptueux hôtel de famille situé rue Vieille du Temple.
Etonnant ce brusque retour d'affection de la marquise pour sa petite Jeanne qu'elle n'a pas revue depuis des années. Curieuse cette dame, qui en dehors de ses bonnes oeuvres, organise des réunions maçonniques très secrètes en son château de Passy, que fréquente le noyau dur des loges européennes. Pourtant, si l'on a plus besoin des Boulainvilliers, cela ne peut pas mieux tomber car les deux époux ont la mauvaise idée de mourir, elle en décembre, Jeanne est restée à son chevet, et lui deux mois plus tard.
Les La Motte emménagent à Versailles dans un petit trois pièces. Marc Antoine, pistonné par le Cardinal, sert comme gendarme de la garde du comte d'Artois, frère cadet de Louis XVI. La solde est chiche et c'est bientôt la dèche totale. Plus d'argent et les meubles sont chez 'ma tante', l'avenir paraît sombre. (Le mont de piété a été créé par le roi en 77 pour tenter d'enrayer le pouvoir des usuriers, véritables Rapetous du régime finissant .)
Alors comment expliquer qu'ils louent un autre appartement à Paris, rue de la Verrerie près de l'hôtel de ville, puis fin 82, un troisième rue Neuve St Gilles. Avec les créanciers aux fesses elle demande audience chez le cardinal, lequel paye 'rugby sur Londres' sans sourciller, mais bizarrement en empruntant l'argent à un usurier Juif alsacien, répondant au nom d'Isaac-Beer. Bah alors, Cagliostro s'est endormi sur la planche à billets ?
Pourquoi la couvre-t-il alors qu'il la baise peu et qu'elle lui coûte cher ? Pourquoi est-il fauché au point de ne pouvoir avancer quelques milliers de livres ? Qui maintient son train de vie ? Beaucoup de questions mais pas une seule réponse...
Au début de l'année 83, madame de La Motte 'reçoit' dans une autre maison, louée celle-ci à Fontainebleau. Son mari jette ses sardines d'officiers au profit de la peau de maquereau qui lui convient mieux. Jeanne profite de ses ébats pour se constituer, on dirait aujourd'hui un carnet d'adresses.
Parmi ses clients, il en est un qu'elle conserve d'abord comme amant puis comme homme à tout faire, l'agréable à l'utile, le déjà cité Réteaux de Villette. Elle est en outre, épisodiquement la maîtresse du cardinal mais surtout une confidente. Ils se racontent leurs petites histoires, après tout, c'est une Valois et il vrai qu'ils sont tous deux en disgrâce à la cour, lui par bêtise, elle, par les aléas de la vie.
L'infortuné Rohan lui a confié sur l'oreiller, ses démêlés avec la reine et son désir de la reconquérir car le fat n'a pas renoncé à ses ambitions politiques et amoureuses. Il est possible qu'il ait poussé Jeanne dans ce sens pour qu'elle puisse faire valoir ses droits et toucher une pension digne de son rang. Jeanne promet d'essayer d'approcher la reine afin de plaider sa cause ainsi que celle de son ami, monseigneur le cardinal de Rohan.
God save the gouine
En 1783, malgré la réputation de courtisane que traîne Marie-Antoinette, aussi fausse que parfaitement relayée, elle reste tout de même difficile à approcher et pour Jeanne, il se présente tout de même une sacrée difficulté, c'est qu'elle ne connaît personne à la cour de suffisamment élevé pour espérer être introduite ne serait ce que dans le dernier cercle des courtisans de la reine. Elle décide donc de faire le pied de grue dans la galerie des glaces du palais de Versailles. Il lui suffira de feindre un évanouissement sur le passage de sa majesté que l'on dit bonne, et le tour sera joué.
Plus facile à dire qu'à faire. C'est qu'il y a du monde dans la galerie qu'affectionne tant monsieur La Fayette. En effet, sous le règne du 'tyran' tous les français pouvaient se balader dans les jardins et dans certaine pièces du palais de Versailles. Le seul effort demandé était qu'ils se vêtissent proprement.
(Certains prétendent qu'au contraire on ne pouvait approcher les souverains. Bon peut-être, mais Jacques Clément, François Ravaillac et Robert François Damiens répondent pour eux. Alors qu'elle vaquait dans ses petits appartements, Marie-Antoinette a eu la visite d'un couple de braves gens qui tout simplement se promenaientt, de là à flatter la croupe de l'autrichienne ...)
Dès lors Madame de La Motte passe la moitié de son temps, le cul sur les dalles de la grande galerie, se pâmant au moindre frou-frou royal, mais la reine à tellement l'habitude de voir les gens courbés qu'elle n'y prête plus attention. Jeanne tente alors, un autre stratagème. Perchée sur une échelle, en short avec des bottes de pêche et des saucisses d'Autriche en pendentif, elle pousse une tyrolienne sur le passage du couple qui se rend à la messe et s'effondre : bernique !
Une autre fois, elle s'écroule aux pieds de la souveraine, revêtue d'une combinaison de scaphandrier sans plus de succès. Une dernière tentative la conduit debout sur des échasses coiffée d'un béret basque tombant sur le nez vers un attroupement où se tient la reine mais au bout de quelques pas hasardeux elle chute au milieu de la salle dans un barouf de bois cassé.
Bref, au début de l'an 1784, à force de tomber, Jeanne de La Motte a plus d'hématomes sur les fesses que de sang bleu sur son blason. A part un regard de commisération de Madame Elisabeth, la soeur du roi, qui fait donner un secours à la pauvre femme, c'est le four total, pas moyen d'approcher la reine. Pourtant elle va faire croire tout le contraire.
Comme tous les papiers concernant cette affaire on été volontairement brûlés ou ont bêtement disparu on en est réduit aux hypothèses. Si par extraordinaire, Jeanne s'était fait connaître de Marie Antoinette et que celle-ci, comme on peut le penser, ait refusé tout rapprochement avec le prince de Rohan, elle risquait de perdre la confiance du prélat et surtout sa principale source de revenus. Tout compte fait, il valait mieux taire ses échecs répétés. Toujours est-il qu'un beau matin rue vieille du Temple :
- Ah mon prinçounet, j'ai là une fort grande nouvelle à vous dire. Ca y est, je suis dans l'intimité de sa majesté et je dirais même plus, duponnise-t-elle, carrément dans son intimité ! A ces mots, le cardinal ne se sent plus de joie, il ouvre un large bec et laisse tomber pantois :
- Comment cela ! dans son intimité ?
Là encore, le mystère s'épaissit, est-ce Jeanne qui a eu l'idée de faire passer la reine pour une lesbienne ? Certes non car c'est une rumeur qui courait, colportée jusqu'au plus proche entourage royal et le cardinal ne pouvait l'ignorer. Nous si, car les historiens se sont bien gardés d'en parler. Sous les précédentes républiques, il y avait des mots tabou et des pudeurs mal placées.
(Marie Antoinette n'était pas plus lesbienne, que vous et moi mais ainsi va l'histoire érodée, censurée par les pudeurs républicaines. Aseptisée, truffée de dates mais pauvre en anecdotes, cela explique peut-être le peu d'intérêt de nos petites têtes de toutes les couleurs pour cette matière pourtant si vivante.)
Le cardinal de Rohan était-il niguedouille, au point de croire qu'avec le rang qui les séparait, il avait suffi à la pseudo comtesse d'émouvoir la reine pour coucher avec elle ? Eh bien oui ! car il le crut et avala cette énormité comme le reste.
Retour en haut de la page
Chapitre 8
Marie couche-toi-là
24/11/2005
Jusqu'en 1793, aucune chausse-trappe ne sera évitée à cette gamine arrivée en France à l'âge de quinze ans. Malgré le renversement des alliances, son appartenance à la maison d'Autriche ne lui sera pas pardonnée. Elevée dans son pays à la française elle n'a aucun mal à se faire à la vie versaillaise et Louis XV l'a plutôt à la bonne. Elle a donc tous les atouts pour elle... Sauf un, l'étiquette. Elle est jeune, moderne et supporte mal ce cérémonial d'un autre âge, l'impression d'être sans cesse surveillée lui pèse et tout naturellement ses goûts vont vers ceux qui lui manifestent de la sympathie.
Le libertinage supposé de la reine était le principal outil de travail des pamphlétaires, qui de virtuel se chargeaient de le transcrire en réel, aidé en cela, bien innocemment par le roi lui-même qui ne voyait dans l'entourage de sa femme, que 'croquants et catins'. Ces mots pour rire étaient interprétés de façon beaucoup moins bon enfant par les oreilles malveillantes qui pavillonnaient alentours mais que voulez-vous, c'était l'humour de sa majesté Balourd XVI.
Vivre à Versailles ne devait pas être une partie de plaisir pour Marie En-toilette qui fuyait dès qu'elle le pouvait la HLM puante des Yvelines pour le château de Passy ou Trianon et son hameau.*
* La république conserve pieusement les monuments de l'ancien régime quant elle ne les squatte pas sans vergogne puisqu'aussi bien c'est nous les veaux de la Cinquième qui en payons l'entretien. A ce propos dans une aile du parc de Rambouillet existe une jolie ferme appelée : 'Laiterie de la reine' elle n'est guère fréquentée par nos démocrates régnants puisqu'à sa sortie, un portail s'ouvre sur une magnifique... déchetterie qui empuantit les environs.
Les moindres faits et gestes de la reine étaient commentés et éreintés selon le degré de jalousie, de méchanceté et de bêtise de courtisans éconduits ou délaissés. Toute parole de sa majesté était disséquée et régurgitée dans un flot de vomissures ininterrompu.
L'amitié qu'elle éprouvait pour madame de Polignac ou madame de Lamballe ou encore de Cossé faisait les gorges chaudes de la basse-cour et alimentait la rumeur qui faisait d'elle une adepte de Lesbos ou une nymphomane au gré des plumitifs en rut ou en berne.
Pourtant la vérité est bien plus innocente. La reine s'enquiquine à Versailles, Monsieur Bricolage n'est jamais là, il passe son temps à la chasse, à bidouiller les serrures ou à travailler avec son ministre des finances du moment, monsieur de Calonne. En outre le roi n'est pas de bonne compagnie il n'aime ni les bals, ni les jeux et encore moins veiller. Ce n'est pas la lecture qui peut les rapprocher, Louis XVI probablement le roi le plus cultivé de la famille Bourbon, dévore. Sa femme en revanche, reconnaît avoir peu de goût pour les livres ce qui n'en fait pas pour autant une illettrée. (Louis XIV n'a pour ainsi dire jamais ouvert un bouquin)
Avec un tel gai luron, elle s'occupe comme elle peut et pour commencer, de ses deux enfants, bien plus et bien mieux qu'aucune reine de France ne l'a fait. Elle aime aussi se divertir, jouer à la fermière * ou encore dans les jardins dessinés par le Nôtre et La Quintinie comme chacun sait.
* Il se dégage encore aujourd'hui de ces petites maisons sans prétention, disséminées sur quelques hectares et aux jardins joliment mais modestement arrangés une impression de douceur et de quiétude en même temps qu'un malaise indéfinissable. Finalement, le piteux tribunal révolutionnaire a moins tué une reine qu'assassiné une femme.
Le soir elle danse, ce qui n'est pas un scandale à vingt huit ans mais prudente elle refuse les slows. C'est vrai qu'elle aime les tables de jeu où elle passe ses nuits à perdre pendant que gros nounours dort. Peut-on lui reprocher de jouer, alors que Versailles est un véritable casino inauguré par Louis XIV, où depuis un siècle, des fortunes changent de main ?
Marie-Antoinette est une assez belle femme, grande, mince pour l'époque qui a du goût pour la toilette et l'élégance. Inutile avec ce lourd handicap, de chercher un soutien auprès de ses deux belles soeurs Marie-Louise et Marie-Thérèse de Savoie, d'une laideur insoutenable et que la moindre robe ton sur thons, métamorphose en épouvantails. La reine a du caractère et de la prestance mais son orgueil et ses coups de menton et ses répliques parfois vachardes n'arrangent pas sa réputation.
Le travail de sape peut donc se poursuivre d'autant plus aisément qu'elle ignore complètement le désamour dont elle est l'objet tant ceux qui l'accablent restent dans l'ombre.
Tout mâle qui l'approche est un amant potentiel ou déjà consommé comme Besenval, Coigny, Lauzun, Chartres qui ne font rien pour démentir et plus tard Fersen, le seul qui dit-on... ?
L'affaire du fiacre en témoigne. La reine comme on l'a vu, aime danser et fréquente volontiers le bal de l'opéra. La règle veut qu'on s'y rende masqué. Il n'en faut pas plus pour que la rumeur se répande. La garce profite de son incognito pour se faire lutiner.
Un soir, le fiacre qui l'emmène à l'Opéra casse un essieu en plein Paris. Pendant que cochers et laquais font une prière au Dieu garagiste (ne dit-on pas notre père qui êtes essieu...) la reine pénètre dans une boutique en attendant une autre voiture. Mais la médisance déjà circule, c'est un prétexte pour un rendez-vous galant avec le duc de Coigny. Hé ! hé ! Cette folle du baldaquin ne sait pas quoi inventer pour satisfaire ses inextinguibles pulsion sexuelles. Alors, du fond de son absurdité, la cardinal de Rohan, aumônier du roi, se dit : 'Ben alors ! pourquoi les autres et pas moi ?
(Je tiens à rendre hommage à Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, qui au plus fort de la calomnie, en 83 - 84, réussit l'exploit d'être lesbienne, de se taper la moitié des mâles de la cour tout en étant enceinte jusqu'au diadème de son troisième enfant, le futur Louis XVII. Quelle santé, chapeau la Marie !)
Retour en haut de la page
Chapitre 9
Facteur presse le pas...
28/11/2005
Facteur presse le pas...
Un courrier fleurdelisé commence à s'échanger entre la comtesse de La Motte et la reine de France. En en-tête, le cardinal peut lire :' A ma cousine de La Motte Valois ' jusqu'au jour où une lettre met en joie le prélat béat.
Sa Majesté l'autorise à mettre par écrit, ses sentiments à son égard. Jeanne explique qu'elle a parlé à sa nouvelle copine des bonnes intentions du gentil Prince et lui conseille, afin de rentrer plus facilement en grâce, de donner quelques pièces jaunes pour les bonnes oeuvres de la souveraine.
- Ah ! ma bonne amie, vous me comblez ! chevrote le fieffé innocent.
Aussitôt quelques milliers de livres changent de mains.
- Répondez sans tarder cher cardinal ! lui rappelle-t-elle en sortant.
Pendant que le Prince, la langue pendante, collectionne les brouillons en consommant force chandelles, la situation financière des La Motte s'améliore sensiblement. A peine la supplique est enfin gribouillée que deux jours après, la réponse est lue par l'infatigable Jeanne.
« Je suis charmée de voir que vous n'êtes plus coupable, je ne puis encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les circonstances me le permettront, je vous en ferai prévenir. Soyez discret ! »
Décidément Jeanne et sa bande ne laissent rien au hasard. Le 'Soyez discret' va clouer le bec du cardinal, sait-on jamais avec un lourdaud pareil. L'affaire fonctionne bien. Le cardinal répond par le truchement de Jeanne et la 'reine', alias Réteaux de Villette, plagiaire mais surtout copiste à la botte de La Motte , écrit sous la dictée de la comtesse.
On peut se demander jusqu'à quand le cardinal va se laisser balader...
- C'est assez ! fulmine un jour le Prince de Rohan. A présent je la veux rencontrer et au plus tôt ! Il est vrai qu'entre temps, la 'reine' lui a encore emprunté cent cinquante mille livres, toujours pour ses bonnes oeuvres. La charité c'est bien beau mais l'usurier qui lui avance les sommes, ne la pratique qu'avec intérêts, et curieusement Cagliostro ne fabrique plus rien.
- Tout doux mon ami. Je vais voir ce que je peux obtenir ! répond la 'laconique néphrétique' comtesse de La Motte Valois.. .
Bien que voyageant à Bordeaux puis à Lyon afin de porter la bonne parole maçonnique, son excellence le Comte Balsamo-Cagliostro est parfaitement tenu au courant de ce qui se trame à Paris.
Le cardinal est incapable de prendre une décision sans en référer à son Dieu. Le mage lui répond : « Qu'ayant consulté et invoqué les anges de la lumière et des ténèbres », il peut être sur d'occuper bientôt, une place au plus haut poste du royaume et qu'il serait Khalife à la place du roi.
L'incrédulité du cardinal est à son comble. Ces petits billets que la 'reine' lui adresse, achèvent d'en faire un total benêt. Rendez-vous compte, un jour elle lui écrit un gentil compliment, le lendemain elle lui demande d'avoir la bonté de lui avancer cent mille livres pour aider les pauvres...
C'est alors qu'il reçoit la lettre qui l'achève. Ses mains tremblent si fort que c'est la comtesse qui en fait la lecture. De toutes façons, c'est toujours elle qui reprend les missives, et Rohan n'a même plus la présence d'esprit d'exiger de les conserver. Heureusement car on peut penser qu'à force de les relire, il pourrait s'apercevoir de l'imposture.
C'est en effet une grande nouvelle, sa majesté accepte de le rencontrer un soir, au bosquet de Vénus situé sous une terrasse du Palais de Versailles...
Le rendez-vous est prévu pour le 11 août 1784 à minuit. Il pourra alors lui faire sa cour, en échange elle lui remettra une rose et une boîte contenant son portrait (et non un préservatif comme certains se plaisent à l'affirmer). Le cardinal est sur une autre planète, le fait qu'elle soit enceinte, ce qu'il ne peut ignorer ou qu'elle puisse se trimbaler toute seule la nuit dans les fourrés de Versailles ne l'effleure même pas. Il est tenu dans un état de crétinisme tel qu'il ne peut sentir le coup fourré. On pourrait lui réclamer un test HIV qu'il n'en serait point étonné. Soyez-en sur il y sera et plutôt deux fois qu'une et son amie la comtesse veut bien jouer le chaperon. Après tout, n'est elle pas la maîtresse des deux 'amoureux' ?
Oh ma reine !
Un mois auparavant, le comte de la Motte , draguant dans les jardins du palais royal, a trouvé là 'une reine très convenable' en la personne de Nicole Leguay, couturière, prostituée à ses heures et désabusée de la vie. Joli brin de fille que cette Nicole, grande, bien fichue, les yeux bleus, un nez droit mais surtout elle est remarquable par ses longs cheveux blond-cendré.
Il l'aborde, puisqu'après tout elle est là pour ça et en fait rapidement sa maîtresse. Lorsque l'affaire roule, il la prévient qu'une grande dame souhaite la rencontrer en secret pour lui proposer un marché. Si elle est d'accord et qu'elle fait bien ce qu'on lui demande, en retour, elle recevra quinze mille livres pour sa peine. Une sacrée somme pour une petite modiste.
Si Nicole Leguay a tapé dans l'oeil de La Motte , c'est moins pour ses dons que pour sa ressemblance avec Marie-Antoinette, d'ailleurs dans les jardins du palais royal, elle est surnommée 'la petite reine' ce qui contribue bien entendu dans la populace à faire l'amalgame et à prendre la grande pour une pute.
Un beau soir, après leurs ébats, le Comte annonce à sa partenaire que la grande dame ne saurait tarder. En effet, après le toc toc d'usage, la porte s'ouvre sur une femme au visage voilé : Pas de préliminaires...
- Voulez-vous rendre un grand service à la reine ?
A la reine carrément et pourquoi pas au pape murmure Nicole écarlate mais elle s'entend répondre qu'elle en est indigne mais fort honorée. Décidément le couple La Motte sait choisir ses dupes. Les voilà partis tous les trois dans l'appartement de Versailles pour les répétitions et les essayages. La comtesse explique :
- C'est très simple : Vous devrez remettre une fleur et une lettre à un inconnu en lui disant : Vous savez ce que cela signifie, et c'est tout ! A ce moment, je viendrai vous chercher et nous partirons. Vous avez compris ? C'est enfantin !
Enfantin, elle en a de bonnes la grande dame, la jeune femme est bien mignonne mais de toute évidence elle n'a pas inventé le fil à couper le beurre en poudre avec de l'eau chaude.
Les répétitions s'avèrent difficiles, la belle est plus douée pour les trois coups que pour la pièce. Soit elle n'arrive pas à réciter la phrase ou alors elle y parvient en ânonnant mais oublie de donner la rose quand elle ne fait pas tomber la lettre. A bout de patience et d'arguments, la comtesse prévient que la reine en personne sera dissimulée dans les buissons juste derrière elle, ce qui achève de paniquer l'infortunée Nicole.
- La reine ? Ah mon Dieu ! mais comment dois-je l'appeler ?
- Ne vous inquiétez pas, appelez là Majesté tout bonnement !
- Mais non intervient La Motte un tantinet beurré, dites-lui Antoinette la reine des rillettes elle adore ça !
- Marc-Antoine je vous prie de cesser vos balourdises de corps de garde, c'est déjà suffisamment compliqué comme cela. Allez Nicole recommençons !...
Enfin, le grand soir arrive. La petite Leguay, pour l'occasion se nomme Madame la Baronne d'Oliva (Oliva semble être une anagramme incomplète de 'Valoi' on a de l'humour dans la bande) on ne sait jamais, si quelqu'un l'interrogeait.
Elle est très belle dans une robe blanche, copie conforme de celle que la reine porte sur le tableau célèbre, peint par madame Vigée-Lebrun et d'une thérèse, sorte de masque, qui lui couvre le haut du visage. L'illusion est parfaite.
Parvenue incognito dans le parc du château, Jeanne l'emmène par des sentiers qu'elle semble bien connaître ce qui n'a rien d'étonnant. En effet, de nombreux visiteurs circulent plus aisément dans le palais et ses jardins que certaines gens qui y vivent.
En revanche, la pseudo baronne est complètement paumée lorsque Jeanne l'assoit sur un banc de pierre, seule dans la nuit noire et humide de ce mois d'août. Elle entend un vague bruit de cascade non loin et devine la présence de promeneurs.* (contrairement à ce que l'on croit les eaux de Versailles, petites et grandes, ne fonctionnaient qu'au passage du roi Louis XIV malgré des travaux pharaoniques pour approvisionner le château en eau. Ce n'était pas trop grave puisqu'on ne se lavait pas ou peu) Le banc est lui aussi très mouillé, à moins que la pauvre fille trop intimidée...
Décidément ce 11 août, c'est bal masqué, car sur la terrasse, juste au-dessus de l'endroit où elle se tient, le cardinal énervé, fait les cent pas en compagnie d'un complice de la bande, le baron de Planta. (Entre La Motte et Planta, ça tartine dur dans cette histoire) Vêtu d'un manteau long, bleu foncé, qui lui descend du menton jusqu'aux pieds, couvert d'un large chapeau noir avec juste le nez qui dépasse, l'amoureux n'est point transi mais en nage. Brusquement Jeanne fait irruption dans une robe de taffetas noire, et fort contrariée crache à voix basse :
- Je sors à l'instant de chez la reine, je crains qu'il y ait un lézard !
- Un lézard ? murmure le cardinal qui se demande ce que peut bien fiche un lézard à minuit dans la chambre de la reine...
- Ouida ah ! enfin essayez de comprendre bon dieu, figurez-vous que la comtesse d'Artois et madame Elisabeth (la soeur du roi) veulent se promener dans le parc avec sa majesté alors venez vite car elle ne dispose que de très peu de temps. Dépêchez vous Prince ! ne restez pas planté comme un empoté.
En une poignée de secondes, le prince dépoté se sent entraîné dans l'obscurité et se retrouve en deux minutes et bien essouflé quasiment aux pieds de la baronne d'Oliva, laquelle est au comble de l'émotion à l'idée de savoir la reine dissimulée derrière elle... Mais bon sang qu'a donc ce bonhomme agenouillé devant elle, à la prendre pour une huître avec ces :' Oh ma reine ! Oh ma reine...
- Non monsieur ! pas d'Oléron, d'Oliva tente-t-elle de lui faire comprendre...
Sans prévenir, l'homme se relève d'un coup et prend la queue de la rose dans l'oeil. La fausse reine profite de la confusion pour réciter les mots qu'on lui a serinés mais submergée par le trac, au lieu de dire :'Vous savez ce que cela signifie' elle s'entend prononcer : 'Vous savez que cela sniffe ici !' Cela dit comme ils ne sont pas loin de la pièce des Suisses (parce que creusée par eux) que les courtisans appellent le « lac puant » Rohan ne moufte pas.
Ca tourne au vaudeville, heureusement la comtesse de la Motte , dissimulée à quelques mètres, décide d'arrêter les frais, si cette sotte de Nicole se met à parler ce couillon de cardinal risque de ne pas reconnaître la voix de la reine, encore que celle-ci ne lui a pas adressé la parole depuis huit ans.
- Vite ! vite ! majesté madame et la comtesse d'Artois viennent de ce côté ! La dessus, elle embarque sans ménagement la baronne d'Oliva qui du coup, oublie de remettre la lettre à ce bonhomme à peine entrevu. A son tour, Le prince de Rohan disparaît dans les fourrés, la rose à la main, le cour cognant... Ouf !
Retour en haut de la page
Chapitre 10
Le prince du carat OK
01/12/2005
Le prince du carat OK
Le lendemain de cette nuit carnavalesque, la comtesse remet au cardinal romeo un billet de la 'reine' qui s'excuse de ce fâcheux contretemps. Cela paraît surréaliste mais la naïveté n'explique pas tout. Ce que cet homme possède d'extraordinaire est la propension à traduire et à interpréter ce qu'il imagine comme une absolue certitude romantique.
Le cardinal de Rohan se rend souvent à Versailles pour y remplir ses fonctions de grand aumônier de France (c'est lui entre autre qui a baptisé les enfants du couple royal) et depuis des années il sait que la reine l'ignore et le bat froid. Eh bien au lendemain de ce rendez-vous d'amour du bosquet pour le moins rocambolesque, il va constater dans l'attitude pourtant inchangée de Marie-Antoinette (et pour cause) une secrète complicité.
Les amoureux sont seuls au monde, les ballots prétentieux aussi. Aussitôt, le ballet des petits billets au liséré bleu reprend avec à la clef, une demande de soixante mille livres, que le prince s'empresse d'emprunter et qui tombent dans l'escarcelle des La Motte et de leurs complices.
C'est fin novembre 1784, que pour la première fois lors d'un souper, Jeanne entend parler d'un fabuleux collier de pierres précieuses. Parmi ses invités, un monsieur Achet et son gendre Jean-Baptiste de Laporte, avocats au parlement, sans doute des ex clients et un troisième homme que l'on présente comme exerçant la lucrative profession de bijoutier.
- Monsieur Paul Bassenge a une requête à vous faire, madame la comtesse, montrez donc monsieur ! Le bonhomme se lève, ouvre un bel étui et étale sur la table, 647 gemmes montés sur 21 pièces le tout au poid respectable de 2.800 carats.
- Voilà madame ! Si je ne puis vendre ce bijou sous peu, je suis ruiné ! A la lueur des bougies, Jeanne observe de ses yeux bleus, le collier et l'homme à la mine terreuse...
- Et alors monsieur ! Vous ne voulez tout de même pas que je vous l'achète ? De Laporte intervient :
- Jeanne, vous êtes au mieux avec la reine, peut-être pourriez-vous la convaincre de l'acquérir ?
Jeanne a du mal à conserver son calme, qu'est-ce qu'il raconte ce trou du cul, la reine elle ne l'a jamais vue. Enigmatique ce Laporte, on ne sait rien de lui, amant de la comtesse ? Sûrement, un de plus. A ce qu'il paraît, il l'aide dans ses affaires. Quelles affaires ? A part plumer le cardinal, elle n'en brasse guère. Quel rôle a-t-il joué ? Mystère...
Cela faisait déjà plus de dix ans que Louis XV avait commandé ce collier 'chic et pas cher' pour l'offrir à la comtesse du Barry, mais il était mort avant que le bijou ne fut achevé. Du coup, le sieur Aubert, joaillier de la couronne, avait arrêté les frais et les deux juifs d'origine allemande Charles Auguste Bömher et Paul Bassenge qui avaient monté le collier le plus beau du monde, l'avaient non pas autour du cou mais sur les bras avec huit cent mille livres de dettes.
Dès l'avènement de Louis XVI, Böhmer avait tenté de le vendre et sa majesté l'aurait bien offert à sa chaste épouse mais la guerre américaine véritable gouffre financier (dont on attend toujours le remboursement) et le prix exhorbitant de la parure l'avaient fait reculer. La reine s'était contentée de pendants d'oreille et d'un bracelet. Böhmer revînt à la charge mais là encore elle sût résister avec cette réplique courageuse : « Monsieur, nous avons plus besoin de bateaux que de joyaux » (On a tant prêté de paroles ignobles à la souveraine qu'on peut bien lui concéder cette phrase.)
Au début 1785, Böhmer n'a pas désarmé et réussit à obtenir une audience auprès de la reine . A sa grande surprise elle voit débarquer un type à quatre pattes, inondant le parquet de ses larmes en la suppliant de lui acheter son collier moyennant quoi si elle refusait, il irait tout droit se jeter dans la Seine.
- Dans la Seine , à Versailles ? avait-elle souri. Eh bien monsieur, faites et n'oubliez pas votre caleçon de bain !
Espérant enfin avoir la paix avec ce fichu collier, elle avait été ravie un peu plus tard, d'apprendre de madame Campan, sa femme de chambre confidente, qu'il avait été enfin vendu à l'épouse du sultan de Constantinople. Et c'était tant mieux, vendre un collier à un sultan n'avait rien d'insultant.
En tout cas, bon débarras ! Et quand Le sieur Aubert, joaillier de la couronne, avait été emporté par une crise d'apoplexie, la reine n'avait vu aucun inconvénient à ce qu'il fut remplacé par « les Böhmer » comme on les nommait, au contraire, elle leur avait fait porter quelques babioles à remonter et passé commande d'épaulettes brodées de petits diamants pour les offrir à son neveu le duc d'Angoulême à l'occasion de ses dix ans. (fils du futur Charles X et de Marie-Thérèse de Savoie)
Aussi, le 12 juillet 1785, Böhmer vient livrer sa bimbeloterie et en même temps, cassé en deux, il remet à la reine une enveloppe et disparaît. Marie Antoinette a déjà regagné ses petits appartements lorsqu'elle se rend compte qu'elle tient toujours à la main le billet du bijoutier.
Machinalement elle le décachète et commence à lire : « Madame. Nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre servitude et dévouement aux ordres de votre majesté et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui soit, servira à la plus grande et à la meilleure des reines ».
Evidemment, elle ne comprend rien à tout ce charabia. De quelle parure veut-il parler ce fou de Böhmer ?
- 'Décidément cet homme existe pour mon supplice et a toujours quelque folie en tête' avoue-t-elle à madame Campan qui se propose de le faire aller chercher à l'instant.
- Oh non mon amie, n'en faites rien mais la prochaine fois que vous le verrez, dites-lui bien que s'il me reparle de ses cailloux, je lui balance son collier à travers la gueule à ce connard !
- Bien majesté, répond la femme de chambre, un peu décontenancée (comme moi d'ailleurs) par le vocabulaire châtié de la reine de France. Un peu calmée elle ajoute : ' Böhmer doit avoir la tête bien dérangée pour écrire de cette façon !' La dessus, elle approche la lettre d'une bougie, l'enflamme et la jette dans la cheminée. (on connaît cette lettre car Böhmer en avait fait un double) En fait que s'est il passé ?
On achève bien l'échevau.
Sans que l'on sache très bien pourquoi elle a changé d'avis et ce qui l'a amenée à en changer, la comtesse de La Motte expédie, fin 84, une nouvelle lettre au cardinal qui séjourne à Saverne. Un billet de la 'Reine' bien sur et qui dit ceci : « Le moment que je désire n'est pas encore venu mais je hâte votre retour pour une négociation secrète que je ne veux confier qu'à vous. La comtesse de La Motte vous dira de ma part le mot de l'énigme ».
Toutes affaires cessantes, le prince Louis saute dans sa soutane et rentre à Paris à bride abattue en compagnie de son grand vicaire l'abbé Jean-François Georgel qui va jouer un rôle déterminant dans cette histoire. C'est le cardinal qui tient les rênes pour aller plus vite. Aux relais de poste, il aide à changer les chevaux. Dans les auberges ça ne traîne pas non plus il engloutit et repart.
- Ah Monseigneur ! monseigneur que Dieu vous bénisse ! que d'honneur vous nous faites se répand l'aubergiste !
- Oui eh bien activez au lieu de m'abreuver de vos bondieuseries !
- Ah mon prince, nous vous proposons aujourd'hui : La bouchée à la reine, le homard de Vinci pour commencer, suivi d'une tête de veau farcie.
- Non ! non ! magnez-vous donnez-moi un citron pressé, une entrecôte minute et un express, faites vite et en route. C'est complètement fourbu que l'équipage débarque rue vieille du Temple, le 5 janvier 1785. Jeanne entreprend le cardinal à sa descente de voiture.
- Cher Louis-René, vous souvenez-vous du collier de diamants que feu le roi Louis XV avait commandé pour madame la comtesse Pétasse du Barry ?
- Bah...Oui...heu non...enfin, vaguement peut-être...
- Figurez-vous que ce joyau est toujours à vendre.
- Diable ! pâlit Rohan. Souhaitez vous l'acheter ?
- Oh non Monseigneur pas moi mais la reine. Le problème est qu'elle voudrait en faire l'acquisition à l'insu du roi mais qu'elle se trouve dans une grande misère et ne pourrait le payer qu'en plusieurs fois, par versements tenus secrets. (curieusement il se trouve que peut-être pour la première fois de sa vie, la cassette de la reine est en excédent et elle avait fait distribuer de l'argent aux pauvres. Car oui figurez-vous, sous l'ancien régime il y avait également des pauvres mais bien évidemment beaucoup moins qu'aujourd'hui)
- Mais madame, que puis-je faire ? En quoi donc que cela peut me concerner moi t-il ? Interroge le prélat si las qu'il en bafouille son solfège et d'abord combien coûte-t-il ce bijou ?
- Un petit million six cent mille livres ...
Le cardinal roule des yeux ahuris, éponge son front moite et rajuste son dentier. Enfin il soupire le regard fixé sur ses bas tire-bouchonnés ...
- Je ne dispose pas d'une telle somme madame !
- Mais Monseigneurounet, sa majesté ne veut pas de votre bon argent vous avez déjà tant fait, elle souhaiterait seulement que vous fussiez intermédiaire, l'homme de haute estime, indispensable pour aider à cette transaction... 'Haute estime' , avait écrit la reine il n'en fallait pas plus pour que le bouchon plongeât.
Dès lors le poisson ou plus exactement le congre, est ferré. Tout de même, plaignons ce pauvre homme réduit à l'état de godiche. Toute la cour connaissait cette histoire de bijou que le roi avait voulu offrir à sa femme puis s'était ravisé face aux difficultés financières du moment. Que Marie-Antoinette fasse l'achat d'un collier d'une telle valeur, contre finalement l'avis du roi et qu'à l'évidence elle ne pourra jamais porter, ne l'a même pas effleuré.
Dès lors tout va aller très vite, le 21 janvier, Jeanne fait revenir chez elle, les bijoutiers accompagnés d'Achet, ancien substitut du procureur général aux requêtes. La comtesse de La Motte prudente, s'entoure de robins.
A la fin de cette réunion de travail, il est entendu que la transaction se fera en la présence d'un grand seigneur de l'église, lequel se portera garant. Que le nom de la comtesse de Valois doit rester secret et qu'on ne doit parler de cette affaire à personne... Cela fait bien un peu 'rendez-vous de brigands' mais les joailliers traînent leur quincaillerie depuis plus de dix ans et ne sont pas mécontents de s'en débarrasser.
Le 24, le cardinal entre à la sauvette dans l'échoppe des dupondt de la bijouterie, se fait présenter le collier, s'étonne de l'engouement de sa bien-aimée pour un plastron aussi vulgaire mais n'en dit rien. Il convient avec les vendeurs que le collier sera payé en quatre échéances de quatre cent mille livres échelonnées sur deux années. La première quittance sera honorée le 1 er août 1785.
L'ennui, c'est qu'il n'a pas de procuration et que sans elle il ne peut rien faire. Il faut derechef qu'il s'en ouvre à Dieu, non pas le très haut en qui il ne croit plus depuis belle lurette mais le sien, son Dieu à tout faire, son excellence le comte de Cagliostro. Si l'on a le moindre doute quand à la participation du mage dans cette affaire, il devrait maintenant pouvoir se dissiper.
'Dieu' est bien sur tenu au courant des turpitudes du cardinal et des échanges de lettres entre les amoureux. Le rendez-vous du bosquet lui a été conté en détail. Début janvier il est parti de Bordeaux à la hâte afin de guider les pas du prince. Curieusement il vient s'installer dans un appartement de la rue Saint Claude à quelques centaines de mètres de l'hôtel des Rohan-Guéménée. (aujourd'hui les archives nationales) Pour la première fois, il ne loge pas chez le prince évêque mais vient consulter les augures à son domicile.
- Monseigneur ! Faites je vous prie, cette négociation pour la reine... C'est le résultat d'une nuit d'incantations, passée juché sur un tabouret sans doute pour se rapprocher du vénérable barbu, entouré d'encens et de cierges qui le mène à cette affirmation. Le prince Louis absolument gagatisé, boit les saintes paroles.
' ... Vous, grand aumônier de France, serez reconnu comme étant le plus grand négociateur de l'humanité !' Maître Cagliostro a à peine remballé ses ustensiles du diable qui fleurent bon le bûcher, que Jeanne fait son entrée et montre au cardinal flottant entre plafond et plancher, la lettre (fraîchement rédigée par Reteaux) qui officialise l'autorisation d'achat du collier. Pour une fois, au lieu de l'habituelle signature : « La Toinette à son Roro », elle est paraphée : Marie-Antoinette de France. Et cette signature si vous me passez l'expression, ce n'est pas du pipi de chat.
La devise des Rohan étant : « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis. » C'est tout imbu de sa noble personne, qu'un peu plus tard, le prinçounet garant de la transaction, se fait remettre le fameux collier. Puis, avec l'air bombé de celui à qui on ne la fait pas, il se rend à Versailles chez la comtesse de la Motte , laquelle l'attend avec une certaine nervosité.
L'appartement est à peine éclairé ce qui n'est pas pour déplaire au cardinal qui se compose des mimiques de conspirateur. Ils sont seuls de part et d'autre d'une table. Jeanne explique qu'elle attend d'un moment à l'autre, l'homme de confiance de la reine.
- Louis, avez-vous le collier ?
Louis, les yeux plissés et le sourire entendu, pose devant lui un paquet cacheté de cire mais laisse sa main dessus.
- Madame ! Douteriez-vous que je ne l'eusse point ?
A ce moment une ombre pénètre dans la pièce, faisant trembler les flammes des bougies. Une voix s'élève : ' De par la reine !' Un homme, qui n'est autre que Reteaux de Villette apparaît.
Instantanément, Louis le reconnaît. C'est celui qui a donné l'alarme au bosquet de Vénus. Pour lui, pas de doute, c'est bien le valet de la reine puisque hé hé ! il était avec elle à batifoler dans les charmilles. Il jette un rapide coup d'oeil au billet que lui tend Jeanne :' Prière de remettre le paquet à l'homme qui....' Les bijoux changent de main, le valet s'évanouit dans la nuit.
Au soir du 1 er février 1785, l'affaire est faite.
Retour en haut de la page
Chapitre 11
Quel ramdam !
05/12/2005
Un peu plus tard à Paris, les époux La Motte et Reteaux de Villette sabrent le champagne et commencent à démonter et dessertir l'engin. Il s'agit maintenant d'écouler les diamants en toute discrétion. Pourtant dès le 15 février l'escroquerie manque de tourner vinaigre, Réteaux tente de fourguer pour vingt mille livres un petit sac de diamants à deux marchands juifs orfèvres en la matière, mais ces derniers soupçonneux, s'en ouvrent à un policier de leur quartier, lequel en réfère au Lieutenant Général Le Noir.
Celui-ci tente d'interroger assez mollement ce Reteaux sur la provenance des pierres. Il lui est répondu du bout des lèvres, que Madame de St Remy de La Motte Valois l'a chargé de vendre ces bijoux. Pour la forme, Le Noir se renseigne mais comme aucun vol de ce genre n'a été signalé, il classe l'affaire.
Ouf ! Il s'agira à l'avenir, de se montrer un peu plus prudent. Pourtant pendant six mois, le butin va se balader entre Paris et Londres au gré des contacts du gang, proposé à des prix défiant toute concurrence.
Chose tout de même étrange dans une profession aussi fermée et spécialisée que le milieu des diamantaires, Bohmer et Bassenge ignorent totalement qu'une pluie de cailloux se baladent entre les deux capitales. Il est impensable que les joailliers de la cour de France n'aient pas été mis en présence d'une seule de leurs pierres qu'ils auraient identifiée au premier coup d'oeil. Dans une confrérie aussi particulière, tout se sait et plusieurs centaines de diamants qui apparaissent sur le marché n'est pas un fait banal.
Peut-être sont-ils devenus brusquement sourds... et aveugles (heu pardon, restons corrects, je voulais dire : mal-entendant et non-voyant). C'est le cardinal en personne qui un jour croisant Bohmer à Versailles, lui soufflera qu'il ne serait peut-être pas impoli de remercier la reine pour l'achat du collier. Les bijoutiers n'y avaient pas pensé. D'où le billet que ce même Bohmer avait respectueusement remis à Marie-Antoinette le 12 juillet et qui avait fini bien maladroitement au feu.
Le 27 juillet, trois jours avant le premier versement de quatre cent mille livres, Jeanne explique au cardinal, que sa majesté est fauchée à cause de la note de gaz du château de Versailles et qu'elle ne pourra honorer la première traite comme promis avant octobre. Toutefois, elle lui donne trente mille livres à remettre à Bassenge en ajoutant : ' C'est tout ce qu'elle peut faire pour le moment, elle a pris l'argent dans son secrétaire et il n'y avait pas un sol de plus.'
Rohan ne sent toujours pas le coup fourré et avale la couleuvre comme il a englouti le reste. Il convoque les joailliers et leur fait part de ce léger contretemps de trois cent soixante mille livres. Evidemment les duettistes du diam commencent à la trouver saumâtre.
- Ah monsieur le cardinal, c'est que cela ne nous va point ! Non seulement notre parure n'a pas été portée une seule fois par sa majesté en six mois (on s'en douterait) mais à présent, voilà qu'elle ne respecte plus nos arrangements, c'est que nous aussi, avons nos échéances !
- Allons messieurs, vous semblez oublier que vous parler de sa majesté la reine ! Le ton se veut néanmoins rassurant et tranquille. Il n'empêche que le fatal idiot se fait moins de bile pour les sous que pour l'affectation de la reine à son égard.
En effet, depuis la livraison du collier, pas le moindre regard, sourire ou cillement de sa part. Là tout de même elle exagère. Il s'ouvre d'ailleurs à Jeanne de ce manque de considération. Celle-ci lui promet d'en toucher un mot à sa majesté.
La comtesse de la Motte avait remarqué, lorsqu'elle faisait le pied de grue dans la galerie des glaces, que la reine inclinait la tête sur le côté pour franchir les portes, sans doute que sa coiffure était trop lourde ou trop haute. (A cette époque, les perruques et les chevelures étaient délirantes et montaient souvent à plus d'un mètre. Certaines représentaient de jolis arrangements floraux, des jardins miniature, des scènes de chasse et même un match de foot avec le stade, les joueurs et les supporters sans omettre l'arbitre.)
A sa façon, elle fait part de sa découvert au cardinal en lui annonçant :
- Doux Roro ! demain, à la sortie de la messe, sa majesté en passant devant vous, ne vous regardera point mais penchera légèrement la tête dans votre direction ! Ce qu'évidemment, l'insensé constata dès mâtines et en eut la poitrine gonflée de bonheur. Heureusement que la reine ne mettait pas ses doigts dans son nez ou pire encore, ailleurs.
Mais les paroles optimistes du cardinal n'ont plus d'effet sur les bijoutiers, cela fait dix ans qu'ils s'endettent pour ce foutu collier et ils ne veulent plus attendre. Jeanne avait prévu que les Böhmer ne resteraient pas inertes.
A la date du premier versement, qui bien entendu ne se ferait pas, elle avouerait tout tranquillement aux bijoutiers et sans le moindre scrupule, qu'ils avaient été joués, leurrés, abusés, escroqués, couillonnés bref, embabouinés jusqu'à la moelle. Pour se faire régler, ils n'avaient plus qu'à s'adresser au cardinal, après tout, il était le très officiel garant de la transaction.
Si toutes les lettres émanant de la reine étaient fausses, en revanche les modalités de paiement avaient bien été honorées de la signature du cardinal. Il ne faisait aucun doute qu'il s'exécuterait par peur du scandale. Quand à elle et son époux, ils pourraient enfin profiter de leur fortune dans la superbe propriété qu'ils venaient d'acquérir à Bar sur Aube.
Le cardinal de Rohan garant des versements, prend contact avec monsieur Baudart de Saint James, banquier de son état et trésorier de la marine pour un emprunt de 700.000 livres . Il est bien obligé de lui dire qu'il s'agit de l'achat d'un collier fabuleux. Baudart n'est pas tombé de la dernière pluie d'autant moins qu'il a déjà prêté aux böhmer 800.000 livres pour ce p... de collier. Il en parle à l'abbé de Vermont lecteur et directeur de conscience de la reine, lequel passe la balle à Breteuil... Les deux hommes flairent l'escroquerie et ne veulent voir en la personne du cardinal, que le seul coupable.
Au mois d'août, la moitié des diamants a été fourguée, surtout vers l'Angleterre, ce qui a laissé à la petite Valois une somme rondelette de quinze à vingt millions de nos ex francs. De quoi survivre en attendant le solde. En toute logique, c'est ce qui aurait du se passer mais est-ce bien Jeanne toute seule qui mène le jeu ? Bien sur aujourd'hui on ricane à l'idée d'un fumeux complot judeo maçonnique, il n'empêche qu'à quelques encablures de la révolution, tout ce qui plastronne dans les salons est maçon, la réunionnite frappe la bourgeoisie et une partie de la noblesse. Les soirées ne sont pas d'aimables déclamations de poèmes, on ourdit, on se moque et on éreinte de plus en plus fort le couple royal et le régime qui s'essoufflent.
Tous ces gens n'auront aucun intérêt à ce que l'affaire soit étouffée, il faut que l'opinion sache que la reine de France doit un million six cent mille livres à des bijoutiers, alors que les caisses de l'état sont vides, cette reine que l'on n'appelle déjà plus que 'l'autrichienne'. (Les ignorants, alors que Marie Antoinette a plus de sang français que son mari)
L'attitude de Böhmer est pour le moins étrange. Il sait bien que la négociation d'achat du collier, n'a pu s'opérer qu'à la condition qu'elle soit tenue secrète. S'il s'adresse directement à la reine pour faire activer le remboursement des traites, il sera au mieux éconduit et au pire il repartira sans un sou vaillant pour avoir trahi le secret. C'est pourtant l'option qu'il choisit le 3 août en se rendant à Versailles. La reine étant à Trianon où elle a ses habitudes, il est reçu par sa femme de chambre madame Campan, et lui conte sa petite histoire.
- De quel billet monsieur, voulez-vous m'entretenir ?
- De celui madame, que j'ai remis en main 'plus ou moins propre', à sa majesté le 12 juillet passé !
- Ah oui da ! je me rappelle ce placet que sa majesté a eu la bonté de me montrer. Monsieur j'avoue que nous n'avons rien compris aux termes que vous avez employés et d'ailleurs ce papier grotesque a fini dans la cheminée.
- Ah madame ! c'est-y pas Dieu possible ! stridule Böhmer, la reine me doit de l'argent, très beaucoup plein, rendez-vous compte un million six cent mille livres. Et il déballe toute l'affaire ou tout au moins ce qu'il en sait.
Sans rien comprendre à ce micmac, madame Campan assène pourtant deux coups qui font mal au joaillier lequel en rabat quelque peu.
- Il m'étonnerait fort monsieur, que la reine ait pu confier pareille mission à un tel homme. Il n'y a personne de moins bien en cour que le cardinal de Rohan. Là dessus, elle décoche sa deuxième flèche :
- Dites-moi comment vous, joaillier de la couronne, ayant pour cette fonction prêté serment de fidélité au roi, avez accepté de cautionner cette intrigue et pire encore, de la cacher à sa majesté XVI que la reine elle est mariée avec ?
Böhmer, déjà pas très grand, rapetisse de moitié. Voyant son désarroi, la femme de chambre lui conseille de mander sur l'heure, une audience au comte de Breteuil, ministre de la maison du roi, en charge des bijoux de famille. Lui seul pourra éclaircir cet embrouillamini. Mais non, cette mule de Böhmer n'a aucune envie d'aller se colleter avec l'ombrageux Breteuil et file à Trianon. C'est bien la reine et personne d'autre qu'il veut voir.
Marie-Antoinette, qui répète une pièce de théâtre *, a autre chose à faire qu'à écouter le bijoutier du coin et ne le reçoit dans son boudoir que le 9 août. Elle lui fait répéter ce qu'entre-temps madame Campan lui a rapporté. (* on faisait beaucoup de théâtre à la cour, même le roi se prêtait volontiers à de petits rôles, ils jouaient tous comme des cochons mais ça valait mieux que d'aller au bistrot)
Imaginez la tête de la Marie qui n'a vu le collier qu'une fois ou deux en dix ans et qui l'a fermement refusé, s'entendre menacer par un marchand de cailloux, dans des termes qui frisent l'outrage, l'insulte et le chantage.
- 'Madame, il n'est plus temps de nier, daignez admettre que vous avez mon collier et venez à mon secours sans quoi ma banqueroute va faire éclater le scandale !'
Böhmer accuse tout simplement la reine de France de vol. C'est le parfait crime de lèse Majesté. Autant vous dire que sous les règnes de Louis XIV le roi Solex et même de Louis XV le vérolé bien aimé, les bijoutiers auraient fini, aux bons soins de la famille Sanson, comme barbecue en place de grève. Le prince de Rohan, Jeanne de La Motte Valois et Réteaux de Villette, la tête sous le bras, quand au mari de Jeanne et Cagliostro, usurpateurs de titre, accrochés à une potence. On ne plaisantait pas avec l'étiquette et les personnes sacrées.
Heureusement pour eux Louis XVI est bien trop faible pour prendre des décisions aussi radicales. Ce roi très croyant, qui aime sincèrement les français, sa femme et ses enfants (c'est un des rares monarques pour ne pas dire le seul qui n'aura pas de maîtresse) n'aime pas la peine de mort, bien qu'il reste intraitable pour les crimes touchant à la famille : Parricides, infanticides, pesticides et insecticides.
Marie-Antoinette se trouve dans un état d'indignation et de désespoir tels, qu'elle se met à trembler. Lorsqu'elle parvient laborieusement à reprendre ses esprits elle aperçoit Böhmer qui n'a pas bougé d'un cil et qui attend... Quoi... ?
Qu'elle avoue en sanglotant lui avoir piqué son lustre ? Balançant entre colère et abattement, avant de le mettre dehors, la reine lui ordonne de rédiger un mémoire, le plus précis possible sur cette affaire (décidément on écrit beaucoup dans cette histoire) et lui intime de lui remettre au plus vite.
Elle n'ignore pas bien sur que la France est inondée de chansons, de placets scabreux qui tournent autour de sa vie privée et de ses dépenses somptuaires. Elle décide donc, de donner le plus de retentissement possible à ce cancan immonde en chargeant l'abbé de Vermont et le comte de Breteuil, secrétaire à la maison du roi de diligenter une enquête. Il ne fait aucun doute dans son esprit, que son innocence éclatera et confondra ses ennemis.
Retour en haut de la page
Chapitre 12
Le doigt dans l'engrenage
06/12/2005
Le 12 août, le mémoire des deux joailliers cornards lui est remis, le 14 le roi se rend à Trianon pour un conseil de famille. Le 15, branle-bas de combat, c'est le jour de l'assomption, la vierge doit s'élever dans le ciel mais pour une fois, c'est le cardinal de Rohan qui va tomber des nues. Cette fête religieuse que le royaume affectionne tant, est la plus solennelle de l'année.
Les boutiquiers et échoppes qui foisonnent à côté des grilles de la place d'Armes et de la cour d'honneur ont remballé leurs affaires. Tout Versailles se presse derrière les gardes françaises.
Pour les courtisans, ce n'est certes pas le moment de se faire porter pâle, tout ce qui compte ou croit compter au palais de Versailles, essaie de se frayer un passage entre les Suisses et les gardes du corps en grande tenue. La cérémonie religieuse va être célébrée à la chapelle par le Cardinal de Rohan-Guéménée, grand aumônier de France, devant leurs majestés. Parmentier peut être satisfait : tout le gratin est là.
L'or et les diamants chatoient sur les dames qui, les pauvresses, ont quelques difficultés à s'extraire de leur carrosse, engoncées dans leur robe à panier qui les font ressembler à des abat-jour à pattes. Dans la cour de marbre, dans les salons et sur la place d'Armes, les messieurs déambulent, l'épée de parade au côté, et plastronnent en jabot de dentelles, vestes bleue ou rouge, ouvertes sur des gilets cintrés, piqués de boutons de pierres précieuses ou d'or pour les plus besogneux. Ils font les cent pas, culottes grises serrées aux genoux et bas de soie blancs à boucles brodées.
Certains, que la nature a dotés de mollets de coq y arborent une harmonieuse prothèse. Quelle drôlerie de voir ces vieux schnocks tout fripés, aller et venir avec les mollets de Jean-Claude Van Damme sans toutefois approcher sa légendaire et prodigieuse finesse sans omettre son intelligence feutrée.
11 h 30. A l'exception de monsieur de La Fayette , qui en a toujours une bien bonne pour l'épater, la galerie des glaces renvoie des visages étonnés et pour tout dire, inquiets. Les dames baissent leur coiffe et commencent à chuchoter, les messieurs font les exaspérés et relèvent le menton en faisant ceux qui savent. Pourtant, il y a une arête dans le palais qui coince. L'exactitude étant, comme chacun sait, la politesse des rois, il y a maintenant une bonne demi-heure que monsieur et madame Seize, devraient être assis face à l'autel mais pas le moindre chambellan n'a annoncé leur arrivée.
Dans la chambre du conseil, le cardinal de Rohan, revêtu de sa robe pontificale, se prépare à entrer en scène en se curant le nez lorsqu'un huissier en perruque courte, entre et lui demande respectueusement de se rendre dans la bibliothèque où le roi désire l'entretenir.
Le cardinal lève un sourcil tout en bougeant une oreille. (Essayez : ce n'est pas si simple) Plutôt agacé que véritablement inquiet, il pénètre dans la pièce . Quelle ambiance ! On ne peut pas dire que l'accueil est triomphant. Le roi a l'air ennuyé et lorgne par la fenêtre. La reine, les yeux baissés, est impénétrable. (Ce n'est pourtant pas sa réputation). Il y a aussi Vergennes, le ministre des affaires étrangères. ' Qu'est-ce qu'il fout là, celui-là,' se demande Rohan ? Appuyé sur un fauteuil, Miromesnil, le garde des sceaux aux joues si flasques qu'il ressemble à un dogue allemand neurasthénique, le regarde tristement mais surtout, il y a le comte de Breteuil, son pire ennemi, qui le fixe avec aux lèvres un rictus qui ne présage rien d'heureux.
Toujours sans un mot, le roi se tourne vers l'aumônier et lui tend le mémoire de Bohmer. Au fur et à mesure qu'il en prend connaissance, son éminence, rentré aux couleurs de sa soutane vire à celle de son surplis.
- Avez-vous acheté des diamants aux joailliers Bassenge et Bohmer ? Interroge Louis.
- Oui Sire !
- Qu'en avez-vous fait ?
- Je les ai fait remettre à sa majesté la reine.
Marie-Antoinette, les yeux rivés au parquet, les mâchoires serrées, frémit d'indignation. Le roi lui présente une autre lettre au liseré doré. C'est celle dans laquelle la reine lui demande d'être ce personnage de haute estime, digne d'une telle transaction. Ses yeux de pierrot lunaire, rencontrent le regard du roi qui poursuit :
- Ce n'est pas l'écriture de la reine, et encore moins sa signature. Ainsi vous ! Grand aumônier de France, prince de la maison de Rohan rompu aux usages de la cour, ignorez qu'une reine ne signe que de son prénom et point de ce faux ridicule 'Marie Antoinette de France ? (Il est marrant le roi, moi non plus je ne le savais pas. Remarquez que l'épouse du président Chirac, ne signe pas non plus,' Bernadette de Corrèze')
- Qui vous a chargé d'effectuer cette transaction continue-t-il ?
Là, Rohan paraît un peu emmouscaillé, d'avoir à dénoncer la petite amie de la reine mais il commence à comprendre que quelque chose coince dans cet imbroglio : Il se décide.
- C'est madame la comtesse de la Motte Valois qui m'a... La reine livide, le coupe.
- Comment avez-vous pu croire, couillonnassou (?) que, ne vous adressant plus la parole depuis huit années, je vous aurais choisi pour un semblable marché, par l'entremise d'une telle femme ! Par la sainte Vierge, êtes-vous devenu fada ? (N'étant jamais descendue dans le sud, on se demande comment la reine peut connaître ces mots, les historiens s'interrogent) Un coin d'intelligence déchire le cerveau du cardinal.
- Ah Sire ! Je vois que j'ai été joué par cette méchante femme, je paierai le collier ! (Avec quoi ? il n'a plus un radis !) J'ai voulu être agréable à la reine, avoue-t-il penaud, sans toutefois faire allusion à l'entrevue du bosquet, car il est toujours persuadé que c'est bien elle qu'il a peloté dans les buissons de Versailles. D'ailleurs, il cherche désespérément un signe de connivence de sa part avec force mimiques et tics jetés dans sa direction, à l'insu des personnes présentes. Mais la reine s'interroge, à savoir si cet éprouvé de Rohan ne travaille pas de la mitre.
Pauvre cardinal, c'est le trou noir, il ne comprend rien. Que savent-ils au juste ? Après tout, il a voulu rendre service. Bah quoi ! Il voulait se taper la reine. Et alors, il n'est pas le seul et visiblement, elle n'a rien dit, alors pour quelle raison lui tire-t-elle une tronche pareille ? N'est-il plus son Rorounet d'amour comme elle signait dans ses nombreuses lettres ? Ses oreilles bourdonnent...
Le roi, bon bougre, le prie de reprendre ses esprits et de se justifier par écrit sur toute cette