Chapitre 1
Les héros à l'honneur
20/02/2006
Juin 1790. Ah si on en était resté là ! La toute jeune Nation française encore étourdie de bonheur par l'abolition des privilèges et la 'moribonderie' de l'ancien régime, ne veut pas se montrer ingrate et tient particulièrement à distinguer ceux qui ont combattu et pris la Bastille, dont il n'est plus contestable aujourd'hui que c'est de Launay le gouverneur de la forteresse, resté sans ordres, qui en a ouvert les portes pratiquement sans combattre et qui pour la peine s'est fait estourbir et tronçonner sur le champ.
L'heure des commémorations a sonné et pendant que l'on prépare la fête de la fédération à travers tout le pays, (notre actuel 14 juillet) une commission de l'assemblée Constituante sous la houlette du député Armand Camus, s'efforce de réunir les candidats au « diplôme » de vainqueur de la Bastille. Le jour J, ils représenteront le symbole de la liberté conquise et défileront dans l'arène d'un jour follement acclamés comme il se doit par le bon peuple.
Utilisons les mots officiels qui ne manquent pas de solennité : « L'Assemblée Nationale, frappée d'une juste admiration et soucieuse de témoigner sa reconnaissance à tous ceux qui avaient exposé et sacrifié leur vie pour secouer le joug de l'esclavage et rendre leur patrie libre... »
Mazette, ils sont 954 et il va falloir habiller, armer et décorer tout ce petit monde. Chaque 'conquérant' se verra attribuer un uniforme, un fusil et un sabre, sans doute pour courir sus à d'autres bastilles avides de liberté. (À ce moment là Paris compte si l'on peut dire 10 prisons, 1 prison d'état : Vincennes, 1 prison militaire : l'Abbaye, 4 prisons ordinaires : Le Grand-Châtelet, la Conciergerie, la Force et la Tourelle et 4 prisons-hôpitaux ou dépôts : Saint Lazare, la Salpêtrière, Charenton (les fous) et Bicêtre. Dans moins de quatre ans, il y en aura plus de trente .) Sur le canon du fusil rutilant on peut lire gravé : Donné par la Nation à ... vainqueur de la Bastille . Une seule femme Marie Charpentier aura droit à ce titre. En revanche elles iront à la guillotine comme les copains. Liberté-Fraternité-Parité.
Que faut-il avoir fait de si grandiose pour être ainsi reconnu comme « vainqueur de la Bastille ? » A priori pas des tonnes. Suffisait-t-il d'être présent lors de cette fameuse journée ? Même pas, un récipiendaire sur trois n'était pas là ou bien n'a joué aucun autre rôle que celui de badaud sans compter la foultitude de combattants de la vingt cinquième heure. En revanche Joseph Souberbielle y était...
18 mars 1754 . Areu ... ! ' Nous en ferons un prêtre', déclare sentencieux, Jacques Souberbielle régent des écoles de Pontacq dans le Béarn et heureux papa du petit Joseph. (Ironie de l'histoire il naît la même année que le futur Louis XVI.) Voilà une plaisante mais curieuse décision dans une famille qui compte une vingtaine de médecins. La vague révolutionnaire va d'ailleurs faire sortir de la sacristie quelques calotins comme les docteurs Félix Vicq d'Azyr ou Joseph Ignace Guillotin. La politique attirera Joseph Fouché, Claude Basire, (G*) François Chabot, (G) Jacques Roux (suicidé), Joseph Le Bon (G), Emmanuel Sieyès, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Pierre Victurnien Vergniaud (G) et bien d'autres...
(*Guillotiné)
Joseph adolescent préfère nettement aux ordres les ordonnances et un jour qu'il se trouve en visite chez un tonton chirurgien, ce dernier n'a guère besoin de l'entraîner loin dans les arcanes de l'art du découpage ; c'est décidé il soignera les corps, les âmes se débrouilleront sans lui.
Il apprend le métier, commis plus souvent à nettoyer les instruments qu'à 'détailler' le patient. A vingt ans il connaît aussi bien l'anatomie qu'un honnête bourreau et monte à Paris comme on dit, pour achever ses études de médecine sous la férule de Pierre-Joseph Dessault puis entre au service des chirurgiens Ferrand et Chopart spécialistes des voies urinaires à l'hôpital de l'Hôtel Dieu.
On sait par ailleurs que Joseph Souberbielle a un lien de parenté avec le lithotimiste Jean Braseillac alias frère Côme, spécialiste de la maladie de la pierre qui officie à l'hôpital de la Charité et compte parmi sa nombreuse clientèle, Jean-Jacques Rousseau dont il connaît mieux le 'fondement sur l'origine de l'inégalité des hommes ' que le philosophe lui même.
Le frère Côme a des relations, il a ses entrées sous la soutane de l'archevêque de Paris Monseigneur Christophe de Beaumont lequel a demandé que l'Emile' ouvre satanique de Jean-Jacques, ' soit lacérée et brûlée en place de grève et visite régulièrement Joly de Fleury, procureur général au parlement surnommé anus Dei qui a plaidé la même chose pour l'Encyclopédie . A priori c'est la voie royale et urinaire pour le jeune Joseph, sauf que le Frère Côme casse sa pipe en 1781.
A la veille du tsunami, Souberbielle 35 ans, se retrouve marié avec deux enfants et sans le diplôme de maître de chirurgie qu'il convoitait pour pouvoir s'installer à Paris. L'ostracisme dont il se prétend victime va le jeter tout droit dans la révolution dont les premiers craquements sont déjà perceptibles.
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Chapitre 2
Être dans les bons coups
21/02/2006
Un certain 14 juillet 1789, Souberbielle se rend pour affaires dans le quartier de la Bastille. Par curiosité il se joint à la foule de braillards vitupérants et se retrouve on ne sait trop comment au premier rang face à la forteresse. Le témoignage qu'il donne de sa participation est assez hasardeuse : « ... Lorsque la grande porte fut forcée, je faisais partie du groupe qui se précipita dans l'intérieur. Je n'ai jamais oublié l'effroi qui s'empara de moi à la vue de ces cours de ces cachots. Tout y était calculé pour frapper de terreur les malheureux prisonniers. Et le sensible Joseph ajoute sans rire ... J'ai vu depuis toutes les prisons de Paris, pas une n'approchait l'aspect lugubre et terrifiant de la Bastille.»
En réalité, Souberbielle a du entrer dans la Bastille lorsque tout a été fini. Il ne peut avoir oublié que le pont-levis abattu par les émeutiers donnait sur l'avant-cour dite 'du gouvernement' et c'est dans cette avant-cour que les suisses ont tiré. La porte principale de la forteresse n'a jamais été forcée mais ouverte par ces mêmes helvètes qui avaient cessé le feu.
Quant aux cachots qui levèrent le cour du carabin compatissant, ils étaient archi-vides depuis des années. Les libérateurs ont trouvé sept personnes en excellente santé et qui sont parties sans même dire merci. J'ajoute que trois ans auparavant, le cardinal de Rohan donnait chaque soir un dîner de vingt couverts dont les restes somptueux engraissaient les 'malheureux prisonniers' .Les visites étaient si nombreuses et l'entrée un tel foutoir que pour la première fois de son histoire Delaunay avait laissé la porte de la prison ouverte.
Dans la cohue et la fusillade de l'avant-cour, les séditieux laissent une vingtaine de morts sur le pavé ce qui n'est déjà pas mal (et non 80 comme on l'a inventé) en revanche les suisses désarmés puis massacrés ne rentrent pas dans le bilan. Souberbielle s'octroie volontiers un brevet d'assaillant mais somme toute il a fait ce qu'un honnête homme devait faire c'est à dire soigner les blessés transportés à deux pas dans l'église des Minîmes Place Royale (Aujourd'hui place des Vosges) ce qui est déjà fort honorable sans être obligé d'en rajouter. Comme il s'est dépensé avec humanité il est remarqué par la nouvelle municipalité et fait donc partie des 'meilleurs citoyens de la ville'.
Ces fiers combattants seront recrutés comme piliers de la future garde nationale. Pour sa part Souberbielle est nommé chirurgien-major de la section des Quinze-vingt, le voilà dans l'amphi et le métier. Un an et demi plus tard, le 16 janvier 1791 l'ancienne Maréchaussée est remplacée par la gendarmerie nationale. Souberbielle est promu chirurgien en chef de la 35 ème division.
Monsieur Joseph tutoie désormais le haut du pavé politique. Après un bref séjour aux feuillants il se fait inscrire au club des Jacobins *. Prix de la carte 120 livres et présentation aux membres par dix parrains, autrement dit on n'y rentre pas comme dans ... la Bastille.
* Installé dans un couvent de Dominicains rue Saint-Honoré, à deux pas de la maison Duplay chez qui Robespierre avait son rond de serviette et son pot de chambre, ce club de la parlote verra tour à tour les différents courants révolutionnaires s'entre-déchirer. C'est dans ces murs que l'on fabriquera l'opinion publique et que l'on pilotera les assemblées. C'est très rigolo, les jacobins se sont appelés au début : Société des amis de la Liberté et de l'Egalité. Ils auraient pu ajouter : Et du pâté de tête maison, fournisseur exclusif de Charles Henri Sanson.
Joseph Souberbielle côtoie les stars des années 90, Marat, Danton, Barère, Desmoulins, Brissot et bien sur Maxou Robespierrounet avec lequel il nouera des liens d'amitié ce qui est assez étonnant de la part de l'incorruptible qui en comptait peu. Le (pas encore) docteur fait partie des indispensables utiles à faire mousser les orateurs en applaudissant de bon cour aux harangues et diatribes ampoulées à la mode du temps.
L'assaut suisse de Strasbourg. »
(Je sais c'est idiot mais à haute voix ça m'fait rire)
Le 10 août 1792 va donner une nouvelle occasion au jacobin Jojo Souberbielle de se distinguer. L'affaire a démarré une semaine avant. Il faut bien avouer que l'Assemblée Législative ne gère plus grand chose. Le 4 août elle reçoit une injonction de la section des Quinze-Vingt à laquelle appartient le citoyen Joseph, à décréter la déchéance du roi pour trahison. Pour ce faire elle a cinq jours au bout desquels si le gros cochon n'abdique pas, les parisiens se soulèveront. (Aucun roi de France n'a abdiqué, même François Ier, prisonnier de Charles Quint a refusé) Vergniaud le Girondin président du moment, hausse les épaules et les députés ne donnent pas suite aux rodomontades de ces puduku (sans-culottes japonais) gueulards et poisons.
Le 9 août à minuit, le tocsin résonne repris par tous les clochers de Paris et donne le signal de l'insurrection. A six heures du matin les sections de sans-culottes, grossies des fédérés marseillais, bourguignons et bretons encadrés par les jacobins marchent sur les Tuileries.
Côté palais, on peut soi-disant compter sur 4.000 défenseurs. 900 suisses, 300 fidèles au roi et la garde nationale. Le procureur général syndic du département de Paris, Pierre-Louis Roederer se fait annoncer :
- Sire le danger est au-dessus de toute expression, la défense est impossible, ils sont 20.000 ...
- Hé quoi, nous nous défendrons jusqu'à la mort n'est-ce pas pépère ? Rétorque Marie-Antoinette en s'adressant au roi, un pistolet dans chaque main et un couteau dans l'autre. (Oui ça fait bizarre)
- Heu ... ! Bah... ! Comment dire... ? Madame je voudrais éviter que le sang coule...
Le major Bachman, commandant des suisses chuchote : « Si le roi s'en va il est perdu ! » Mais le roi cède et va se réfugier à l'Assemblée. (C'est comme si le général de Gaulle s'était mis sous la protection de l'OAS.)
Huit heures, ledit Pépère XVI et sa famille ont déserté le palais. Viva la libertad ! Au début les assaillants pénètrent dans la cour du château comme dans du beurre d'autant plus aisément que la garde nationale fraternise avec les émeutiers et tourne ses canons en direction de la bâtisse. Malgré cela 200 suisses se défendent si bien qu'ils chargent et que le populo décampe sans tambour ni trompette. En revanche, ils ne sont pas 20.000 comme l'a dit Roederer mais quatre fois moins en comptant les colonnes de Santerre et d'Alexandre qui rappliquent.
Vers 10 heures le combat fait rage mais bientôt les munitions commencent à manquer côté Tuileries et pour couronner le tout si j'ose dire, le roi prévenu du carnage fait envoyer l'ordre de cesser le feu. On a dit que le message porté par le général d'Hervilly n'est pas parvenu au château mais cela ne change rien, à bout de forces et de munitions les hommes en rouge cessent le combat.
Commence alors une véritable tuerie. Les défenseurs survivants sont défenestrés, empalés sur des piques, pendus aux lampes, d'où l'expression venue jusqu'à nous : 'Pendre l'Helvétie pour des lanternes' poursuivis et achevés dans le dédale des salons et des couloirs. C'est décidément une habitude pour la lie parisienne de s'en prendre à des ennemis désarmés. On écrase les p'tits suisses à la cuiller, d'accortes femmes du bon peuple, s'affairent à les dépiauter et s'emploient à les émasculer. Ca fera des bocaux pour l'hiver. Ah les braves gens !
A 11 heures tout est achevé. Côté bilan, 6 à 700 suisses sur 900 sont morts, on marche dessus. Les rescapés seront arrêtés et la plupart guillotinés. Les insurgés dénombrent 324 victimes et presque autant de blessés. Côté pouvoir 1 mort, s'en est fini de la monarchie constitutionnelle.
Joseph Souberbielle était là derrière les grilles du Carroussel, à panser, recoudre, nettoyer. Une fois encore il obtient les félicitations du jury et dans la foulée le titre de Chirurgien-major de l'Armée révolutionnaire.
L'Histoire retiendra que le « peuple de Paris » a pris le Château des Tuileries. Cependant rien n'est plus faux ; 47 (sur 48) sections ajoutées aux clubs populaires et renforcées d'éléments de la garde nationale soit à peine 5.000 hommes (1% des parisiens) ont eu raison du pouvoir.
Désormais la Commune insurectionnelle va dicter sa loi à l'assemblée Législative qui va remettre les clés à la Convention, avec à sa tête, celles de Hébert, Chaumette, Marat, Billaud-Varenne, du futur général Rossignol, du tristement célèbre cordonnier Simon, enfin de tous les agités du moment sans oublier Robespierre qui manipule tout ce petit monde jacobin et qui siège prudemment au conseil général.
Et Souberbielle dans tout ça ? Le bon « docteur » s'est encore rapproché de son héros car peut-être l'ignorez-vous, le pudibond Eliott Ness souffre de varices. Ah mon Dieu qu'c'est embêtant le petit avocat d'Arras est souvent patraque, ce n'est pas la rate mais la veine qui se dilate. Alors le fidèle Soubi lui rend visite dans la chambre que la famille Duplay a mise à sa disposition et le soulage par l'application d'onguents, de massages et de 'jacobins-de-pieds', assisté d'Eléonore la fille aînée de la maison, secrètement amoureuse de 'l'anti ami bidasse'. Pauvre Eléonore, malgré des soupirs dignes d'un phoque moine bronchiteux, échoué sur une plage du Croisic, le péché de la chair ne tente pas bézef le vertueux incorruptible, surnommé « d'Arras Boulba ».
En revanche le dévoué Soubi n'interviendra pas pendant les massacres de septembre 92 perpétrés dans les prisons et hôpitaux par une poignée d'artisans-commerçants-égorgeurs, pris d'une folie collective en cela bien manipulée par Louis Stanislas Fréron et Paulo Marat que l'on ne présente plus. Cela dit pourquoi faire, il n'y aura pas de blessés. (A la question posée sur le sort des prisonniers, Danton ministre de la justice et ami de Souberbielle avait finement répondu... « Je me fous bien des prisonniers qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. » Sacré Georges !
A SUIVRE
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Chapitre 3
Être dans les bons coûts
22/02/2006
Le 10 mars 93. Danton monte à la tribune et tonne : « Il faut se montrer terrible pour empêcher le peuple de l'être... » Après des débats houleux entre les fous de la révolution que sont pour quelques uns Tallien, Jean Bon Saint André, Carrier le moniteur de natation, le peintre David et les modérés péteux, les députés votent la création d'un Tribunal extraordinaire grâce auquel on va enfin pouvoir débarrasser la Nation des conspirateurs et autres malfaisants qui assassinent le peuple sans possibilité d'appel ni cassation qui pour l'heure laisse trop souvent les bourreaux au chômage technique. Joseph Souberbielle, pistonné par Robespierre, fait partie des heureux z'élus de cette fraîche émoulue monstruosité juridique.
Comme il n'est pas plus magistrat que praticien, on va tout de même lui trouver un petit boulot en lui confiant des responsabilités médico-pénales. Cet anti-chambre de la mort qu'est le tribunal ce que personne ne conteste, va se munir d'un service de santé à l'usage des dames.
Joseph Souberbielle attend sagement le verdict de mort pour récupérer et examiner les donzelles qui se déclarent grosses avant de les expédier dans les charrettes ou dans les prisons. Pour cet exercice de la médecine pour le moins douteux, le gynécologue amateur est payé 3.000 livres .
En effet, dans son immense bienveillance, la loi accorde aux femmes enceintes un sursis, le temps d'accoucher. Celles qui montent au tribunal sont au courant de ce répit et quelques malheureuses au dernier moment se cabrent devant l'horreur et se déclarent enceintes.
Le bon 'docteur' qui doit sûrement trouver la Conciergerie plus accueillante que la Bastille (?) entre en scène, assisté d'une sage femme et examine autant au ventre qu'à la tête de la cliente. Un procès-verbal est envoyé à l'accusateur public qui décide de surseoir... ou non, jetant par la même occasion à la poubelle de l'Histoire un édit datant de 1670, au siècle barbare de Louis XIV, précisant que le doute sur une grossesse devait toujours profiter à la femme condamnée.
Pour le cas ou la gestation est reconnue, la parturiente est enfermée à la conciergerie ou à l'Evêché jusqu'à la délivrance. Dès le premier 'ouiiin' la mère a le cordon coupé quasiment en même temps que la tête, tandis que le nouveau-né est conduit à l'hospice.
La veuve du général Pierre Quétineau 37 ans (Guillotiné pour avoir évacué Bressuire) elle même condamnée à mort pour le motif qu'elle est l'épouse de son mari et qu'elle a conspiré avec Hébert qu'elle ne connaît même pas, sera reconnue pleine par le bon Soubi. Sa grossesse aurait du la mener après le 9 thermidor et du coup la sauver. Pas de chance, la v'la-ty pas qu'elle nous fait une fausse couche ! Allez hop, il faudra la porter toute chancelante sur l'échafaud.
C'est dans cette France libérée du joug despotique que se déroulent de pareilles scènes, au siècle des lumières et des philosophes, il conviendrait de ne jamais l'oublier. C'était une autre époque diront certains ! Eh bien non, il s'agit de celle dont nous sommes accouchés ... avec nos droits de l'homme, resservis et sempiternellement réchauffés.
Professionnels et payés.
Le 17 septembre 1793 marque une date importante dans notre histoire. Le Comité de salut public qui dirige en fait le pays fait adopter par la Convention sur proposition de Merlin de Douai, la loi dite « des suspects » En dehors du fait qu'elle institutionnalise la terreur sur tout le territoire par le droit de perquisition et d'arrestation au domicile, elle va faire de nous français, les champions du monde de la délation et ce n'est pas la période de l'occupation teutonne de 1940 à 44 qui risque de nous faire perdre le titre.
La liberté d'expression ou d'opinion est désormais passible de la peine de mort. Tout individu considéré douteux aux yeux d'un voisin haineux ou jaloux, ou qui sera victime d'une histoire d'héritage, d'un harcèlement ou du chantage d'un sans-culotte ou d'un policier véreux, pourra être dénoncé comme étant un ennemi de la liberté et traduit devant le tribunal révolutionnaire. Pour exemple le député Marc Vadier qui s'est vu refuser pour son fils la main d'une jeune fille va jusqu'à écrire à Fouquier-Tinville. L'accusateur public, accuse réception du courrier puis dans la foulée du père peu conciliant. Sans aucune charge 'l'accusé monte au tribunal à 10 heures, à midi il est condamné, à deux heures il part dans la charrette de Sanson à quatre heures il n'est plus. Cette période de règlements de comptes se poursuivra jusqu'à la chute de Robespierre. Ensuite il en viendra d'autres.
Ce tribunal si cher à Danton et Carrier, ne prendra son vrai nom qu'en octobre 93. En attendant il faut tout de même lui donner une apparence officielle, un semblant de structure. Il sera composé de cinq magistrats qui auront la particularité d'être accusateurs et juges, de deux substituts et de douze jurés. Pour ces derniers le tout est de les trouver. A priori cela ne doit pas être difficile et très vite apparaît une première liste de vingt quatre noms comprenant douze titulaires et douze suppléants.
Baste ! Les heureux nominés ne montrent pas un enthousiasme débordant. La plupart sont de bons républicains mais qui devinent bientôt à quoi ils vont servir et surtout quelle justice ils doivent rendre quand on leur apprend sans détour qu'il faudra laisser à l'extérieur leur âme et conscience et toutes ces niaiseries liberticides.
En conséquence la boucherie de plein air de Charles-Henri Sanson & fils démarre petitement. Ca renâcle, ça palabre, les verdicts rendus n'atteignent pas les quotas espérés. Cette bonne justice révolutionnaire doit revoir sa copie ; à défaut de convaincre les jurés réticents au bien fondé de l'épuration, et comme on ne peut pas (encore) se passer d'eux, on va tenter de les acheter en l'occurrence par une prime de dix huit francs par jour, trois fois plus qu'un salaire moyen. Rien à faire, ceux qui se présentent aux audiences se montrent par trop indulgents.
Finalement Fouquier-Tinville va se plaindre aux tyranneaux du comité, du rendement bâclé par ces jurés mous et trop bienveillants à l'égard des 'méchants espions de Pitt et Cobourg* qui veulent égorger la république'. (Sic) *Il s'agit du ministre anglais William Pitt et du prince de Saxe-Cobourg. Les policiers et autres sectionnaires qui ignorent tout de l'un et de l'autre, arrêtent les gens en pleine rue en les traitant d'agents de Pitt ou de Cobourg selon le degré d'ânerie qu'ils véhiculent.
Et la Convention aux ordres de ce comité de salut public et de la sûreté générale approuve ce qui lui a été dicté. De la dictée à la dictature il n'y a qu'un trait de plume. Il est vite tracé.
Le tribunal révolutionnaire ne comportera comme jurés, que des hommes sûrs. L'accusateur public Fouquier-Tinville les appellera : « Ses solides ». En outre ces jurés le seront à titre définitif, en clair ce seront des professionnels rétribués. On chuchote par dérision qu'ils sont, non pas tirés mais « triés au sort ».
Souberbielle évidemment fait partie du lot. A-t-il postulé ou alors son brevet de jacobin pur porc l'a-t-il désigné d'office ? Lui bien sur prétendra qu'il a tout tenté pour s'y soustraire ... Il en a eu trois fois l'occasion ; il est resté. Pardon Joseph mais certains l'ont fait, Cabanis et Pinel pour ne citer que des collègues, médecins ceux-là.
A SUIVRE
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Chapitre 4
La belle équipe
24/02/2006
Il y a aujourd'hui deux façons de présenter ces jurés élus et disciplinés. Certains ont exagéré en les donnant pour un groupe d'analphabètes alcooliques assoiffés de sang. D'autres sombrent dans l'apologie commode et en font d'honnêtes petits bourgeois ou artisans, ardents patriotes fiers de cette justice qu'ils assurent rendre au nom du peuple. J'ai la faiblesse de penser que selon les circonstances, recto ou verso de notre histoire, nous serions quasiment tous capables d'être ces hommes-là, c'est à dire ceux qui ont refusé, ou les autres...
La meilleure façon de vous faire votre opinion est encore de vous en présenter et d'en faire parler quelques uns. Il y a parmi eux des peintres François Gérard, Topino-Lebrun, Ecoutons Prieur l'auteur des Tableaux de Paris pendant la révolution « Peu importe que les accusés soient convaincus des faits qu'on leur reproche, si, d'ailleurs ils sont nobles, prêtres, si enfin ils ne sont pas de bons républicains,(?) C'est un moyen de s'en débarrasser.» Il n'a pas un regard pour ceux ou celles qu'il a condamnés d'avance et dessine des femmes à poil pendant les procès bidon.
Châtelet ne se prétend satisfait « que si on lui donne 80.000 têtes ». Il a pris la bonne habitude, dès qu'un huissier lui remet la liste des malheureux avant qu'ils comparaissent, d'apposer un F devant chaque nom (foutu) et pendant l'audience il s'essaye à caricaturer les accusés. Laviron menuisier cousin de madame Duplay veut 200 têtes par jour autrement il s'en va. Baudement un jardinier réclame 70.000 têtes. Et la liste continue ; Roussillon un chirurgien qui finira juge, Camus, Sambat, Lebeaux greffier, Fualdes un magistrat, Victor Aigouin un banquier, des 'hommes de l'art' dont Souberbielle, Vilate élève de Corvisart, un petit poilant de vingt quatre ans. Un jour pendant la délibération il s'esclaffe : « Les accusés sont doublement convaincus ; voilà quatre heures et je n'ai pas dîné, ils conspirent contre mon ventre » . Antonelle un noble, Pierre Nicolas Leroi qui se fait appeler Dix-Août, un autre Leroy marquis de Monflabert qui se prend pour Bayard : « Impassible comme la loi, ferme à mon poste, je remplirai mon devoir sans peur ni reproche » Julien Paillet prof de rhétorique, Masson cordonnier, Ganney perruquier (fournisseur de Maximilien), Aubry tailleur, Compagne orfèvre, Deveze charpentier, Trinchard le menuisier auvergnat, Duplay le logeur de l'incorruptible dont il faut bien préciser qu'il n'est pas le brave artisan qui se serre un peu pour accueillir 'l'Etre suprême de volaille' mais un homme tout à fait à l'aise qui reçoit 12.000 livres de loyers et pas en assignats sans compter les travaux que lui commandent la Convention pour complaire à son tout puissant locataire. (Duplay accueillera également Augustin Ropespierre, le petit frère surnommé Bonbon et sa sour Charlotte.) Chrétien cafetier qui n'a pas de temps à perdre et dit à qui veut l'entendre : « Moi je suis convaincu d'avance ». Des gens sommes toutes, affreusement ordinaires.
Un historien que je ne nommerai pas puisqu'il prend un pseudonyme, imaginant sans doute atténuer l'affaire assure : « Il n'existait au sein de ce tribunal aucun représentant des sans-culottes » Ah cette mémoire quand elle s'en mêle et puis il y a eu des sans-culottes, naïfs sans-doute mais honnêtes... Après thermidor, Trinchard déjà cité, face aux juges, non plus comme juré mais comme accusé s'explique : « Un juré révolutionnaire n'est pas un juré ordinaire, nous n'étions pas des hommes de loi, nous étions de braves sans-culottes... » Comme quoi, on peut la baisser ou la porter.
Les copains d'abord.
Je vous ai cité quelques jurés, voici d'autres particuliers. Ceux-là arrivent en général ensemble bras-d'ssus bras-d'ssous au tribunal vers 10 heures du matin. Ce sont Nicolas un imprimeur, Didiée serrurier, Pierre-François Girard qui un jour interpellera un accusé :
- « Tu as un frère aristocrate !
- Je n'ai pas de frère, répond l'interrogé !
- Eh bien si ce n'est toi ni ton frère, c'est donc ton père, La Fontainise-t -il ! »
Et Voilà comment on envoie les gens au massicot. Fillon ancien aide bourreau, Emery un chapelier, Gravier vinaigrier, Garnier-Launay juge par piston. C'est lui qui aura l'idée d'organiser des repas citoyens où l'on se retrouvera autour d'une table dressée dans la rue, chacun apportant ce qu'il peut. L'idée n'était ma foi pas idiote mais avait deux lectures : La confraternité certes mais sous surveillance policière. (L'URSS reprendra le même schéma sectionnaire avec des rapporteurs dans chaque immeuble.) Lohier également juge qui tient une épicerie, Renaudin luthier de son état, Brochet qui habite la maison de Billaud-Varenne, Pigeot coiffeur.
Et pourquoi ces braves gens ont-ils un passe-droit horaire ? Et bien tout simplement parce qu'avant d'aller 'travailler à assainir la liberté' ils vont chercher le camarade Robespierre rue Honoré pour l'accompagner à la Convention. Ce sont en effet la garde rapprochée du 'maître' de la liberté.
Cela dit, l'incorruptibilité du 'petit chapon rouge d'Arras' en prend un sérieux coup car tous ses affidés ont des postes un peu partout dans les rouages de l'état. A défaut de 'petits pots de beurre les petits pots de vin circulent bien. Un juré condamne systématiquement à mort pour 6.500 livres l'an, tous les cousins et parents de la famille Duplay trempent une louche épaisse dans la déjà pauvre soupe républicaine mais Robespierre pouvait dire sans risque ; 'je n'ai aucun enrichissement personnel à me reprocher' Un bel exemple est celui du citoyen Calandini compère de Duplay, savetier de son état qui ne sait ni lire ni écrire qu'à cela ne tienne on en fait un adjudant général, chef de la troisième division de l'armée du nord.
Dès potron jaquet, toute la bande se retrouve à la menuiserie chez 'Dudu la varlope' pour casser la croûte. Lohier le 'juge-épicier' apporte la bouffe, Paris crève de faim mais la maison Duplay ne manque jamais de rien. (Le Papa aura le grand honneur de raboter quelques planches afin de préparer la fête de l'Etre suprême, pour une modique facture de plus de 60.000 livres .) Pendant qu'on s'empiffre aux frais du peuple joyeux et libre, Pigeot poudre et arrange la perruque tandis que Souberbielle soigne les mollets du valétudinaire Robespierrot.
Oui, le point commun entre ces hommes, c'est qu'ils sont tous au service de Maxime et qu'ils habitent à proximité de la maison Duplay qui devient le Quartier général de la Terreur. On se rend de menus services, on donne dans les petites combines. Pour exemple le juré Souberbielle toujours pas médecin mais nommé chirurgien en chef de l'école de Mars, envoie une lettre à l'accusateur Fouquier-Tinville avec en en-tête « Citoyen et ami » lui assurant que le cousin recommandé par l'accusateur a bien été nommé infirmier chef ainsi d'ailleurs que deux potes à lui. Reste plus qu'à leur apprendre le boulot.
Voilà ce qu'un système judiciaire populiste a pondu. Une poignée d'hommes d'une navrante banalité a le pouvoir et le devoir au nom de la Liberté (?) de supprimer des milliers de vie ...
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Chapitre 5
Être dans les bons cous
16 octobre 1793
27/02/2006
La salle de la Liberté la bien nommée est silencieuse. La poltronnerie étant bonne conseillère par les temps qui courent, les avocats commis d'office Chauveau-Lagarde et Tronson-Ducoudray en ont terminé avec leur plaidoirie pour la forme et surtout sans un mot plus haut que l'autre au risque de se retrouver avec une coupe de cheveux à hauteur de la pomme d'Adam. Quatre questions sont soumises aux juges et aux jurés. Il me semble inutile de revenir sur ces charges tant elles sont aujourd'hui considérées comme ineptes.
Une heure après, tous répondent à toutes les questions qui leur ont été soumises avec un bel ensemble et à haute voix ; coupable, au sens aiguisé du terme.
Vers quatre heures du matin, le président Armand-Martial-Joseph Herman, grand triste corbeau noir emplumé, entouré des juges Gabriel Deliège, Joseph-François-Ignace Donzé-Verteuil, (moine défroqué) Pierre-André Coffinhal (alcoolique celui-là) et Antoine-Marie Maire vêtus à l'identique, fait revenir la reine de France dans la salle du tribunal. Aucune responsabilité sérieuse n'ayant été retenue contre elle, Marie Antoinette a repris confiance.
- Antoinette, voilà quelle est la déclaration du jury. Vous allez entendre le réquisitoire de l'accusateur public...
Curieux qu'il l'ait appelée par son demi prénom, et pourquoi pas ci-devant poulette... ?
Evidemment c'est la mort. A 4 heures 30 elle est reconduite dans son cachot de la Conciergerie , hébétée et exténuée de fatigue. A-t-elle seulement reconnu parmi les jurés, cet homme qui était venu la soigner de ses hémorragies incessantes dans sa geôle humide sous l'oil goguenard de deux gendarmes ? Conscient de l'état de cette 'quinquagénaire' de ... 38 ans, aux cheveux blanchis par le chagrin, le docteur-juré Souberbielle avait pour tout traitement, ordonné un bouillon de poulet même pas confiné et demandé à ce qu'on la change de cellule et là pour le compte, il l'envoyait à l'échafaud.
Vers 7 heures Rosalie Lamorlière une servante des Richard dont le mari est concierge à la prison, apporte un bol de bouillon à la reine recroquevillée, la tête posée sur sa main et ne peut que constater qu'elle perd tout son sang. Alors, un peu plus un peu moins ...
Plus tard Souberbielle regrettera et parlant de Marie-Antoinette confessera : « Nous avions tous la fièvre de la liberté, aujourd'hui je ne la condamnerais pas. Ses fautes avaient été assez expiées par ses malheurs inouïs ».
François Trinchard, toujours lui, apprend la bonne nouvelle à son frère par ce billet : « Je t'aprans mon frerre, que je été un des jurés qui on jugé la bête féroche qui a dévoré une grande partie de la République , celle que lon califiait cidevan de Raine... » Déjà qu'il confond la reine de France avec la bête du Gévaudan, l'orthographe aléatoire du brave Trinchard ne me fait même pas sourire, au 18 ème siècle deux personnes sur trois étaient totalement analphabètes. Aujourd'hui grâce au labeur acharné de nos multiples ministres de l'Education Nationale principalement occupés à laisser une t'ite pisse sur le tronc-tispice de l'arbre de la réforme, tels des félinets marquant leur territoire, le constat est sans appel ; une personne sur trois est quasiment 'ilétré' et ce ne sont pas les enseignants qui me font la gentillesse de me lire, qui me contrediront. Bon allez, une sur quatre mais je n'iré pa O-delà !
Aux suivants...
Cela fait à peine huit jours que l'épouse de Louis XVI a rejoint son mari au cimetière de la madeleine que débute le procès de 21 députés girondins. C'est une affaire politique et rien d'autre. Il s'agit simplement du maintien de l'équipe parisienne aux affaires (Commune, comités, jacobins) par l'élimination physique de l'autre jugée trop libérale et décentralisatrice. Coupables d'avoir voulu lancer une attaque contre Paris, ces factieux provinciaux, aisés bourgeois et royalistes (?) devenus gênants doivent être éliminés. On leur reproche de vouloir réduire la capitale au 1/83 ème d'influence et de responsabilité du pays et surtout de prôner le caractère sacré de la propriété. De fait les Girondins sont anti-foutoir et anti-communistes. Le Marais pusillanime a pris fait et cause pour la montagne, le 22 juin les Girondins ont été virés de l'assemblée et les voilà ce 24 octobre devant leurs juges. Ils devaient être 98 mais Robespierre magnanime ne l'a pas souhaité : « ... Il en est beaucoup d'égarés, beaucoup de bonne foi. »
Joseph Herman préside. Juste en dessous quatre juges, Denizot, Scellier, Ragmey et Foucault qui agace les accusés en leur demandant à tout bout de champ: C'est votre dernier mot ? A leur droite Fouquier-Tinville. Face à face les Girondins et les jurés. Tous les 'solides' ont été requis. En outre, il n'y a que des témoins à charge.
Derrière des barrières les audiences étant publiques, la foule s'entasse, pour la plupart des gens oisifs ou désoeuvrés. Quelques uns sont là, payés pour applaudir les juges et huer les condamnés, tout le monde le sait. Les abords du tribunal sont une honte, des filles publiques s'y prostituent, on fait ses besoins dans les recoins des mendiants viennent y passer la nuit, voilà le spectacle donné par la justice révolutionnaire dans toute sa grandeur. Et je ne vous parle pas de l'odeur comme dirait l'homme qui veut faire manger du poulet à la France entière.
On peut constater la présence de Gaspard Chaumette et de Jacques-René Hébert représentant la commune et font office d'accusateurs. Une bonne moitié des Girondins étant hommes de loi, le procès s'annonce interminable, Fouquier n'en dort plus, l'enragé Hébert y va de sa plume élégante : « Foutre !... Faut-il tant de cérémonies pour raccourcir des fripons que le peuple a déjà jugé ? » Eh bien justement le peuple qu'il ne faut pas confondre avec la populace sectionnaire ne semble pas hostile à ces girondins tatillons qui défendent moins leur peau que leurs travaux. Il ne me paraît pas inutile de rappeler le nom de ces bourgeois qui rêvaient d'une France décentralisée. (Ça fait sourire aujourd'hui) Aucun n'avait songé qu'en tuant le roi il se tuait ; Jean-Pierre Brissot 39 ans, Jean-François Ducot 28 ans, Charles-Alexis Brûlart-Sillery 57 ans, Pierre-Victurnien Vergniaud 35 ans, Armand Gensonné 35 ans, Jean-Louis Carra 50 ans, Jean-François-Martin Gardien, Claude Fauchet 49 ans, Jean-Baptiste Boyer Fonfrède 27 ans, Jean Duprat 33 ans, Louis-François-Sébastien Viger 36 ans, Pierre Mainvielle 28 ans, Gaspard Duchastel 27 ans, Marc-David Lasource 39 ans, Benoît Lesterpt-Beauvais 42 ans, Charles-Eléonor Dufriche Valazé 42 ans, Jean Duprat 33 ans, Charles-Louis Antiboul 40 ans, Pierre Lehardy 35 ans, Jacques Boileau 41 ans et Jacques Lacaze 42 ans. Cinq seulement sont originaires de la Gironde et trois sont députés.
Dans la salle du Palais, la situation est jugée grave. Heureusement Robespierre se gratte la perruque et envoie fissa une délégation de camarades jacobins à la Convention. Il serait en effet temps qu'une loi, fut-elle scélérate, vienne au secours d'Herman et de sa clique. Ces hommes qui n'ont pas hésité à ériger une assemblée en tribunal ne vont pas se gêner pour changer la loi au cours d'un procès.
C'est chose réglée le 29 octobre. Le président Herman un pays de Robespierre, peut pousser un ouf de soulagement et lit que « lorsque le jury du tribunal révolutionnaire après trois jours, se déclarerait suffisamment informé, il pourrait prononcer le verdict sans poursuivre les débats. » Un qui a du s'éponger le front c'est Danton, en effet les girondins avaient exhumés pas mal de ses trafics pas très clairs et leur clouer définitivement le bec lui permettait de respirer encore un peu.
Le 30 octobre, Pierre Antoine Antonelle et Joseph Souberbielle se lèvent et estiment leur conscience suffisamment éclairée. Le juré Brochet ira d'un laïus ampoulé dont j'ai relevé quelques expressions qu'on pourrait déterrer de tous les procès staliniens, parlant de la République : « ... Les machinations infernales de ses perfides ennemis... Que le peuple réchauffait en son sein des serpents venimeux... Mais l'oil vigilant des patriotes après les avoir suivis dans leurs repaires nocturnes et criminels a déjoué leurs complots... etc. », un total bourrage de crâne, il ne manque que la vipère lubrique. La délibération est rendue au galop et les 21 accusés condamnés à mort, et hop affaire suivante...
L'exécution des girondins devrait figurer au livre des records ; 20 têtes en 26 minutes. Un seul a sauvé la sienne ; Dufriche-Valazé qui s'est poignardé à l'annonce du verdict. C'est égal Charles Henri Sanson fera rajouter une charrette au quatre qui forment le convoi et le cadavre ira cahotant accompagner les copains dans l'indifférence générale.
Le 6 novembre le ci-devant Philippe Egalité et régicide de son cousin, passe à la 'chatière' pour la raison qu'il fait partie de la famille des Bourbons. Le tribunal s'est montré méprisant. Fouquier ne lui a même pas fait l'honneur d'un acte d'accusation et a pris celui qu'il avait rédigé pour les girondins. L'opportunisme révolutionnaire dont a fait preuve l'ex duc d'Orléans ne l'a pas sauvé pour autant.
Le 8 c'est au tour de Marie-Jeanne Philipon, madame Roland, femme de l'ancien ministre Roland de la Platière , égérie des girondins et chérie (platonique) du girondin Buzot d'être jugée. C'est une femme remarquable qui a bien l'intention de remettre ses juges à leur place et particulièrement ce Fouquier qu'elle déteste. Première désillusion, l'accusateur public qui a rédigé l'acte d'accusation n'a pas daigné se déplacer et a laissé au substitut Lescot-Fleuriot le soin de s'occuper du petit 'cas Manon' (de Provence).
- Où est Roland ?
- Que je le sache ou non je ne dois ni ne veux le dire...
(Roland se suicidera deux jours après avoir appris la mort de sa femme.) Il ne reste plus au président Dumas qu'à énoncer la formule qui resservira jusqu'à l'écoeurement : « Il a existé une conspiration horrible contre l'unité l'indivisibilité de la République , la liberté et la sûreté du peuple français. Marie-Jeanne Philipon femme de Jean-Marie Roland est-elle auteur ou complice de cette conspiration ? »
Yesssss mister président ! Répondent à l'unisson et à l'unanimité les solides de Fouquier qui aimeraient bien aller souper d'autant que le verdict de mort était déjà signé en blanc avant la comparution de cette « putain décolorée » selon le romantisme exacerbé de Georges Jacques Danton. Y avait plus qu'à noircir les cases.
Manon monte calmement à l'échafaud et lance à la foule hostile, non pas la fameuse phrase que l'Histoire a retenue : Ô Liberté que de crimes on commet en ton nom ! Mais une autre tout à fait inattendue : Quelqu'un peut-il me dire si le PSG a gagné ...? Heureusement pour l'infortunée Manon, le couperet tombe avant la peu consolatrice réponse : Eh ben non le PSG n'a pas gagné.
11 novembre, le procès de Jean Sylvain Bailly maire de Paris est une mascarade, il est condamné pour l'affaire du Champ-de-Mars datant du 17 juillet 1791. Fouquier et Naulin se relaient, le premier accuse et le second clôt le réquisitoire en exigeant que Bailly soit exécuté sur les lieux de son crime. Crime commis par cet ancêtre de Bertrand Delanoë pour avoir obéi à l'assemblée nationale et commandé le feu, ce qu'inutilement il nie. Il suivra la charrette à pied jusqu'à la Seine. (Je vous conterai cette magnifique représentation)
Le même jour place de grève, le dénommé Frédéric Kolb ira éternuer dans le panier pour avoir émigré. (Tu parles il était allemand) Il fera la promenade avec le ci-devant Nicolas Roy qui a tenu des propos très vilains sur la République. Les jurés étaient tellement éclairés qu'ils ont délibéré dans le couloir et de toutes façons le verdict de mort était signé en blanc.
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Chapitre 6
Ça coule pas assez rouge
28/02/2006
Le tribunal prend son allure de croisière, un problème se pose cependant, trop de condamnés y échappent encore en se suicidant. En effet un nombre important de 'méchants' passent au rasoir national pour l'unique cause qu'ils sont riches et pour échapper au spectacle hideux dont ils sont sans rappel les vedettes, certains n'ont pas d'autres échappatoires que de mettre fin à leurs jours pour ne pas déshériter leur famille.
Saint-Just et Robespierre considèrent ce geste comme antisportif et cherchent une solution pour pallier ce confortable manque à gagner. Bingo, le 15 novembre 1793, la Convention rampante décide que non seulement les biens des condamnés à morts exécutés révolutionnairement iront à la République mais également ceux des suicidés. Et voilà le travail. (Ils ont même piqué les fringues qui revenaient aux aides bourreaux pour les donner dans les hospices, mais la police véreuse de Paris en fait un tel trafic que les pauvres n'en verront pas la couleur)
Joseph Souberbielle a des journées trop pleines pour étudier la médecine, ce tribunal lui prend les trois quarts du temps, il dîne chaque jour à la buvette et rentre tard le soir rue Honoré à deux pas de chez Duplay.
Curieuse cette buvette-restaurant du tribunal. (Elle existe toujours bien que déménagée au fond de la cour du Mai et se trouve près de l'escalier situé à droite face au palais de justice. C'est par là que les condamnés qui sortaient de chez le coiffeur étaient chargés sur les tombereaux.) On s'y retrouve entre deux audiences, les blagues sont les bienvenues. Les jurés partagent le repas des magistrats ce qui est idéal pour rendre une bonne justice en toute impartialité. Plus extraordinaire encore il arrive que des accusés entre deux gendarmes, dînent à la table voisine de celle de leurs futurs bourreaux.
On a souvent avancé que les jurés étaient des ivrognes, ce n'est pas exact, ils boivent raisonnablement et quelques uns comme Prieur sont à l'eau, Vilate le morpion tète du lait et Trinchard trinque au chocolat, Souberbielle est sobre comme son Dieu, Roro le chameau. Carafons et bouteilles sont parfois de la fête mais finalement avec retenue. Les trois piliers de bistrot sont des magistrats. Girard, Coffinhal et Dumas passent au rouge avant même d'arriver à l'audience. Fouquier y va souvent mais boit peu. En revanche il mange seul. Il arrive parfois que l'on rigole au banc des jurés, ces bons français libres ne manquent pas d'humour dans leurs verdicts.
Le 17 novembre, comparaît à la barre le ci-devant François Saint Prix. On le fait asseoir pour la raison qu'il est invalide, nous sommes quand même entre gens civilisés. L'acte d'accusation est effroyable, un témoin à charge qui lui tourne le dos l'accuse d'avoir dit que « La garde nationale n'était que des « tristes à pattes et qu'il 'chiait' sur la nation.» A moins de faire constater une constipation tenace par un TR spéolo du docteur Souberbielle son affaire est faite.
- Coupable, chantent en chour les soubies's brothers. Mais ce n'est pas tout. Il se trouve que cet égorgeur de la liberté possède un chien pris à maintes reprises en train de mordre les mollets bleu-blanc-rouge des gardes républicains. Ce crime étant intolérable, le jury se sent suffisamment éclairé et condamne l'impudent Médor royaliste à être exécuté avec son maître. (désespérément authentique).
Depuis la création du tribunal révolutionnaire trois cent quatre vingt accusés seulement ont porté leur tête à Sanson. Le bilan est clair, on ne s'en sort pas sans compter que l'on ne guillotine pas les décadis.
Maxou Robespierre (qui était entre nous soit dit pour l'abolition de la peine de mort, discours du 30 mai 1791, qu'il tenait pour une routine barbare) planche (c'est le cas de le dire) sur la question pour éviter que les rouages de la machine se grippent et qu'ainsi d'odieux suppôts des rois coalisés puissent échapper au glaive vengeur. Il en ressort qu'« en cas de partage des voix, l'accusé devant être acquitté, il ne serait à l'avenir procédé que par onze jurés (cela ira même jusqu'à sept) Cette astuce de procédure se révélera à la hauteur de ce que l'on attend d'elle » Dans les trois mois qui vont suivre, sur onze cent quinze personnes qui comparaîtront, huit cent quarante quatre seront condamnées à mort. Robespierre est bien à l'origine des cadences infernales Charles Henri Sanson ne connaîtra jamais les 35 heures.
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Chapitre 7
Les ratés de la liberté
09/03/2006
Les ratés de la liberté.
Le temps est maussade en cette fin d'après-midi du premier décadi de pluviôse 1794, (29 janvier) Joseph Souberbielle traverse le Pont-Neuf en compagnie de Georges Danton. Camille Desmoulins suit à quelques pas en silence. De toutes façons il bégaie tellement ces temps-ci qu'on pourrait gagner la berge à la nage avant que 'Hon Hon' ait terminé une phrase.
Souberbielle et Danton se connaissent bien et éprouvent l'un pour l'autre une réelle sympathie. Il faut un certain talent de diplomatie au chirurgien pour rester lié à deux personnalités aussi irréconciliables que Robespierre et Danton.
- Tu vois Joseph, du train où vont les choses il n'y aura bientôt plus de vrais patriotes et plus de sûreté pour personne. Ce n'est pas assez pour nos généraux de donner leur sang sur les champs de bataille il faut encore qu'ils le versent sur l'échafaud et qu'on les accuse comme traîtres à leur patrie. 'Je suis las de vivre la rivière semble rouler du sang !'
Souberbielle se rend bien compte que c'est plus au juré du tribunal qu'à l'ami que s'adresse Danton. En un an, l'usine de mort de Fouquier & Co a expédié via Charles-Henri Sanson plus de deux cents officiers supérieurs ou subalternes pour mauvais résultats ou supposés tels. L'est bien emmouscaillé le futur toubib qui pour l'heure fait de la poésie.
- Il est vrai Georges que le ciel est rouge mais le jour où la pluie viendra ...
- ... Tu te prends pour Bécaud l'interrompt le tribun ?
- J'ignore qui est ce ci-devant mais dois-je te rappeler que c'est toi qui es à l'origine de ce tribunal ?
- Je sais j'avais réclamé des hommes inflexibles mais purs et je ne vois aujourd'hui que des bourreaux complaisants.
- Ah Georges, chaque fois que je refuse une tête à cette lame ignoble on appelle ma conscience scrupule. Alors je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdu !
- Fais comme l'oiseau poursuit Danton tout en essuyant une fiente de pigeon chue sur son revers de col.
- Geo orge a... a... rairai.. raison Sou... Soubi.. Bibi ! t'a... tata... T'as qu'aaa leur Ch.. Chchch... Chier d'ssus ! Ajoute laborieusement Camille qui en bave.
- Tout cela me fait horreur à présent continue Danton, je suis un homme de révolution Joseph et pas un homme de carnage...
A priori, Danton ( sous la pluie) n'a pas l'air de se souvenir des massacres de septembre.
- Tu as des ennemis Georges. Aux jacobins, certains oeuvrent à ta perte ! Tiens, l'autre jour Maxime m'a avoué en parlant de toi qu'il leur avait arraché une grande proie il a même ajouté, 'peut-être un grand criminel !'. Ils veulent ta tête !
- Quoi ma gueule ! Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? Moi un criminel ? Ah ah ah ! Je n'ai pas besoin de la protection de ce bougre emperruqué (l'assemblée faisait des gorges chaudes de la sexualité bridée du vertueux camarade Maxounet) il n'oserait pas s'attaquer à moi. Et se souvenant que dans sa jeunesse, un taureau l'avait blessé à la lèvre, il lance parlant de lui à la troisième personne comme le sans-culotte Delon qui n'a pas tout à fait intégré le tutoiement : Crois-moi, celui qui aura la peau de Danton n'est pas encorné ! (D'autres prétendent qu'il aurait dit à propos de ses malfaçons : Celui qui en apportera la pieuvre n'est pas encornet. Allez savoir c'était il y a deux siècles...) Les deux hommes se séparent. Ils se reverront.
Février 1794, la dictature révolutionnaire ne se cache même plus, ce matin pendant que les ouvriers de la menuiserie tapent rabotent et clouent les cercueils pour l'après guillotinade, que Duplay fournit à Sanson 10 livres pièce TTC (toute tête coupée) tout en montant la garde, Maximilien malade, le bonnet de nuit de travers s'est éveillé de mauvais poil. Même les mouillettes beurrées trempées dans les oufs-coque qu'Eléonore a 'concoctés' avec amour ne passent pas. Il faut en finir d'un coup avec ces factions de gauche et de droite*. Plus facile à dire qu'à faire. * la métonymie n'est en rien semblable à celle utilisée aujourd'hui dans notre système démocratique. Il n'y a pas de droite en 93/94, la droite ce sont les suspects, les emprisonnés les émigrés et les raccourcis.
Danton et ses indulgents mais surtout Hébert et les enragés de la commune commencent à lui agacer le duvet avec leurs prises de position outrancières. En effet on murmure dans tout le pays que finalement le retour à la monarchie ne serait pas une si mauvaise chose.
Il faut bien reconnaître que depuis le début 92, ajoutée à la situation économique catastrophique, la révolution ne propose au peuple d'autre choix que de mourir sur l'échafaud, d'aller se faire crever les tripes sur les champs de bataille d'être massacré dans les provinces ou de crever de faim. En effet, force est de constater qu'on a changé de régime pour un autre encore plus spartiate.
Si, du moins d'après le texte, les français sont libres et égaux en droit, en revanche ils le sont beaucoup moins dans leur assiette, le patriotisme digestif à ses limites. La loi sur le 'Maximum général' votée en novembre 93 ( et clamée par Hébert et les enragés Roux et Chaumette ) est une heureuse initiative... pour les trafiquants.
Partout le pain manque. Le mois dernier, Fouquier a expédié la femme Marbeuf ci-devant marquise et son intendant à la guillotine, pour avoir laissé un champ en herbage au lieu d'y cultiver du blé. Ils ont bien tenté d'expliquer que ce procédé s'appelait la jachère, qu'il existait depuis la Gaule et que la loi l'autorisait mais l'accusateur lui-même fils de laboureur n'a rien voulu savoir, les jurés non plus ; grands criminels et affameurs du peuple, au raccourcissement patriotique !
Les sans-culotte la perdent.
A Paris, pour ceux qui peuvent payer trois sols on trouve encore sur le pont au Change des poissons de mer comme la raie ou de Seine, carpes et barbeaux. On sert à la portion congrue des lentilles bouillies et des pruneaux cuits. Autrement dit, s'il est bien connu que le pruneau 'fait aller' encore faut-il avoir de quoi.
Mais il y a un autre Paris ; celui des tables à la mode. Véry propose 41 entremets et 31 plats, ni raie ni lentilles. Chez Beauvilliers on peut se faire péter la sous-ventrière, c'est la cantine de nos élus. Malgré la peine de mort qui pend au nez des accapareurs, le marché noir explose jusque dans certaines prisons et pensions où tout se vend et s'achète.
La maison du docteur Belhomme rue de Charonne fait payer très cher sa protection aux riches suspects, au moins sont-ils à l'abri du « journal du soir *» et des charrettes de Sanson.
* On avait le sens de l'humour en ce temps là. Chaque soir les huissiers de Fouquier venaient gueuler dans les couloirs et les cellules de la Conciergerie , les noms de ceux qui étaient appelés à comparaître le lendemain au tribunal et leur remettaient ce qu'ils appelaient non sans rire ; « la feuille de route ou encore l'extrait mortuaire »
En effet Belhomme a des relations dans les comités de sûreté générale qui prennent au passage un joli bénéfice, on susurre même ( sans preuve ) que Fouquier en croque. Facile à comprendre ; une tête posée sur les épaules d'un aristocrate à un coût alors qu'un cou d'aristocrate sans tête ne vaut rien, pas même un haussement d'épaules.
Fabre d'Eglantine a du mal à digérer, d'une part son arrestation et d'autre part la Compagnie des d'Indes rôties qu'il se fait livrer chaque jour dans sa cellule. Chabot incarcéré au Luxembourg, en attendant que l'on statue sur son sort se tape une poularde en alternance avec des huîtres et des poissons grillés, le champagne arrive par caisses.
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Chapitre 8
Finissons-en !
Saint Just l'archange de la terreur et de l'amalgame réunis, de retour de l'armée du nord, monte à la tribune et ne mâche pas ses mots : « Ce qui constitue une république c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé » annonce froidement ce démocrate pur beurre, ce qui ne l'empêche pas de roupiller dans le plumard et les draps de la reine qu'il a piqués au garde-meubles.
Il dénonce en vrac les ' exagérés ou enragés' du type Jacques Hébert et son torchon Le père Duchêne, ainsi que les indulgents du type Camille Desmoulins et son nouveau torchon Le vieux Cordelier qu'il considère comme des radicaux ce qui montre chez lui un certain culot alors que Camille et Danton gîtent vers un modérantisme démagogique il est vrai.
De son point de vue la clémence fait le jeu des complices des royalistes qui se cachent jusque sous les bancs de la Convention. L 'archange, qui serait aujourd'hui considéré comme fasciste se heurte à Robespierre qui ne souhaite toutefois pas mélanger les torchons... avec les torchons. Il faut d'abord faire la peau aux hébertistes.
Au début de ventôse on retrouve dans le quartier des halles où l'on se bat pour deux poireaux et un hareng, des papiers appelant les crève-la-faim à se révolter contre l'Assemblée alors qu'en prison les détenus se gobergent.
Le 14 (4 mars) en signe de deuil, Hébert fait recouvrir d'un voile noir le tableau de la déclaration des droits de l'homme qui trône dans son club. La police retrouve des affiches sur lesquelles on peut lire : « Robespierre anthropophage ! » ( ça a sûrement du lui plaire lui qui chipote) d'autres placards sont collés avec ce cri du cour « Crève la république, vive Louis XVII » « Barère assassin et voleur, Lindet, Collot, trompeurs du peuple »... et j'en passe.
On accuse immédiatement les ultras proches d'Hébert. Le Comité de sûreté générale lâche alors ses colleurs d'affiches qui barbouillent les murs d'autant d'imprécations : « Les ennemis de la liberté se remuent en tous sens ... Citoyens ralliez-vous à la Convention ! » « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » (là chuis moins sur. ..) Mais le citoyen homme libre se terre devant cette surenchère qui appelle au meurtre.
Que les hébertistes aient collé des affiches ne fait aucun doute. Convaincus d'avoir l'appui de l'armée révolutionnaire et des sans-culottes, ils dénoncent avec force les 'endormeurs des comités' et fustigent une Convention corrompue et un Robespierre 'limaceux' mais il ne faut pas oublier dans ces placards qui fleurissent au centre de Paris, les royalistes, les citras sous l'égide du baron de Batz qui ont tout intérêt à ajouter leur griffe au bordel ambiant et surtout pas les appariteurs à la solde des jacobins tout aussi provocateurs. On voit mal en effet Hébert réclamer le retour de la monarchie lui qui vouait à la famille royale une si grande haine que ses égarements imbéciles avaient failli sauver la tête de Marie-Antoinette.
Au fil de cette époque qui nous a vu naître et que je déroule avec délectation, on a la sensation que ce chamboulement brouillon se joue dans l'apathie et la crainte de ce que nous appelons aujourd'hui la majorité silencieuse. Les folles espérances générées par les premiers acteurs de la révolution avaient été déçues et s'étaient éteintes comme d'ailleurs la plupart de ces mêmes acteurs.
Les fameux cahiers de doléances de 88 ne représentaient pas les revendications des français ni les difficultés qu'ils souhaitaient voir aplanir, la variété des motivations était infinie et d'ailleurs tout écrire serait vite devenu ingérable.
Qui avait entrepris la rédaction de ces cahiers sinon une bourgeoisie en quête de reconnaissance, un clergé rouge et une noblesse libérale qui se contrefichaient bien des problèmes des ramoneurs savoyards ou de la vermée des pêcheurs d'anguilles de Vendée mais qui savaient lire et écrire. Ils avaient détourné les cahiers à leur profit et revendiqué d'abord pour leur paroisse et leur propre état. Pour preuve la corporation des savetiers d'Arras avait naïvement confié le soin de conter ses malheurs au tout jeune Maximilien de Robespierre dont le destin national ne permettait pas d'avoir les deux pieds dans le même sabot.
Où étaient enfouies les grandes idées nouvelles de 89 ? En moins de cinq années l'abolition des privilèges avait fait place au jeu de rôles d'une poignée d'adultes déconnectés du rationnel qui s'autodétruisaient au lieu de construire et s'éliminaient à coups de procès manichéens et de discours iniques dont la guillotine massicotait en un bain de sang chaque point d'exclamation.
Robespierre est décidé, il faut en finir avec les hébertistes et les dantonistes, moins parce qu'ils ramèneraient la tyrannie ( elle est déjà là ) que par qu'ils menacent pour des raisons opposées d'ailleurs, sa suprématie. On a dit qu'il était malade, je pense pour ma part qu'il ne l'était pas mais en revanche suffisamment calculateur pour faire exécuter le boulot par d'autres. Il passe la balle à l'archange.
C'est bien simple, si Maximilien peut parfois être pris d'un doute, éprouver un sentiment voire un relent d'humanité, Saint-Just est un monstre austère, sa froideur glace les plus courageux, (ou les moins pleutres, seul Carnot le traitera de bouffon de Robespierre et de tyran ridicule) il n'a rien d'humain, sa voix sèche, monocorde et hautaine dénonce et menace avec un parfait détachement : « Point d'impunité pour ceux qui veulent « briser l'échafaud par crainte d'y monter »
A présent que la voie est libre Saint-Just demande expressément que l'on fasse arrêter les auteurs et distributeurs de ces pamphlets 'atroces' attentatoires à la liberté du peuple et qu'on les mette en jugement sans tarder.
Couthon et Robespierre que des malfaisants appellent ; 'la tête et les jambes', de retour au comité de salut public approuvent une partie du rapport de Saint-Just, celle qui concerne Hébert et ses amis... Quelques uns sont arrêtés dès le 13 mars. Les hébertistes n'ont rien vu venir, autant de candeur laisse incrédule. Comment ont-ils pu se faire coffrer au saut du lit sans que les sections, les sans-culottes, les ouvriers des faubourgs et les voyous passent à l'action ?
On peut dire que Saint Just, c'est pas le bon gars d'Hébert qu'a mis l'sans-culotte à l'envers. C'est simple, il a tout prévu et sorti de derrière les fagots un plan d'une perfidie inouïe, un modèle du genre. La nouvelle bourgeoisie s'étant partagée les biens nationaux ( Valeurs , terres et propriétés ) il n'y avait plus grand-chose à offrir au peuple gueulard et encombrant. Alors en décidant de faire distribuer les biens des suspects riches à la populace toute acquise aux exagérés, en clair de les piller avant même qu'ils fussent jugés, il va priver Hébert de sa clientèle et le couper de sa base. Résultat, pour quelques pincées de monnaie de singe enrobées de promesses non tenues, les adeptes du père Duchêne, regarderont partir les charrettes sans même lever le petit doigt. En politique la fidélité, y a qu'ça d'vrai !
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Chapitre 9
Le père Duchêne casse sa pipe, foutre !
Billaud-Varenne monte en chaire aux jacobins et affirme avec superbe que « ... ces hommes atroces allaient chercher leurs complices au fond des prisons » (?). Pendant que l'on s'égosille dans les clubs, Fouquier-Tinville peaufine sa terrible machination en commençant à saupoudrer son réquisitoire de situations aberrantes et en y introduisant la phrase fatale, celle qui va épurer (d'nous autres) ; « Conspiration des prisons. » Ce système crapuleux va permettre d'ici peu de désengorger les tôles en alignant sur les mêmes gradins des gens qui pour certains ne feront connaissance qu'en partant pour l'échafaud.
Après Herman le président du tribunal révolutionnaire qui a pris du galon, c'est René-François Dumas un homme de Robespierre, plus exactement un copain de son frère Augustin qui prend les commandes.
Exception faite de Fouquier-Tinville il faut le dire, qui apprécie modérément le petit Mamamouchi d'Arras, on découvre une oligarchie érigée en système, on tue désormais en famille et entre amis sous le couvert d'une pseudo démocratie 'directe et pure' votée en 93 par les idéologues et démagogues que sont les robespierristes et que bien entendu ils n'appliqueront jamais.
Fouquier est au micro, les juges sont Foucault qui a fait appel à un ami Masson, Bravet et Subleyras. Les jurés ont été brieffés et savent ce qu'ils ont à faire, ils sont treize, (mauvais présage) Souberbielle n'était pas désigné mais il a été rappelé comme juré ou médecin, on ne sait pas trop. L'huissier donne les trois coups.
Ce 21 mars à la Conciergerie , vingt accusés montent à la queue leu leu l'étroit escalier Bombec qui mène à la Salle de l'Egalité et comparaissent les mains libres. Ils ont trente sept ans de moyenne d'âge comme les girondins. Ils sont coupables d'avoir entre autre voulu « dissoudre la Convention » d'être des agents de Pitt et Cobourg ( les Tif et Tondu des comités, toujours là pour combler les vides de procédure) et je cite Collot d'Herbois : « d'avoir jeté dans tous les coins des pommes de discorde... » Que n'en ont-ils jeté sur les marchés les pauvres !
Dans le fauteuil dans lequel s'était assise la reine cinq mois auparavant, 'trône' Jacques-René Hébert 35 ans. Encaqués sur les gradins, Charles-Philippe Ronsin 42 ans, Antoine-François Momoro 38 ans, Michel Laumur 63 ans, Conrad Kock 28 ans hollandais, Nicolas Vincent 27 ans, Albert Mazuel 28 ans, François Desfieux 39 ans, le brave homme à une notion de la liberté sexuelle très subjective. N'a-t-il pas proclamé : « Les mours ne sont rien, je veux un jour pouvoir sans crainte jouir d'une pucelle au milieu d'une rue ». Ou plus pragmatique encore ; « Je veux que le père puisse jouir de sa fille sur le Pont-neuf .» On comprend mieux pourquoi Hébert assurait que le dauphin de France se faisait tripoter la zigounette par sa mère et sa tante. On savait rire en ce temps-là.
Jean-Baptiste Cloots 38 ans belge se faisant appeler Anacharsis, Jacob Pereyra 51 ans, Pierre-Jean Proly 42 ans belge, Jean-Antoine-Florent Armand 27 ans, Jean-Baptiste Ancard 52 ans, Marie-Anne-Catherine Latreille femme Quétineau 35 ans, Frédéric-Pierre Ducroquet 31 ans, Armand-Hubert Leclerc 44 ans, Jean-Charles Bourgeois 26 ans, Antoine Descombes 29 ans, Pierre Ulric Dubuisson 48 ans, enfin le vingtième et dernier Jean-Baptiste Laboureau 41 ans étudiant en médecine et élève en chirurgie que le juré Souberbielle connaît bien, ils ont le même âge. A noter que les futurs thérapeutes ne sont pas des perdreaux de l'année.
Derrière les impérieux corbeaux aux plumes noires, perchés sur leur estrade, les accusés peuvent deviner, éclairés par de vacillants quinquets, les bustes de Marat et de Brutus. Pourquoi pas ceux de Spartacus tant qu'on y est et de Glaviator, le recordman du monde de lancer de crachat au Colisée en 2058 av JC (jaques Chirac).Près du président Dumas, une photo de sa femme... Mireille qu'il surnomme affectueusement : l'échotière.
La foule énorme et bruyante s'entasse debout derrière des barrières branlantes et jusque devant la grand-salle de l'Egalité, ce n'est pas tous les jours que comparaît une star de la révolution, ils vont être déçus les voyeurs. Difficile de croire que ce bonhomme piteux recroquevillé, blême, tétanisé par la peur, qui peut à peine balbutier son identité et qui tremble de tous ses membres, est le flamboyant publiciste. Ah elles sont loin les grandes colères du père Duchêne, ses articles incendiaires et gras, ponctués à l'envi de bougre et de foutre , qui moquaient ceux qui partaient mourir sur l'échafaud.
Jacques Hébert qui ne sait pas trop de quoi on l'accuse et pour cause Fouquier a sciemment tout mélangé, répond à côté, s'excuse et 'promet de ne plus recommencer'. Vous parlez d'une défense ! Parmi les griefs, celui de complot contre la Nation financé par l'étranger pour affamer Paris n'est pas le moins curieux.
Sur le banc sont mêlés justement des étrangers, des hommes de lettres des militaires et des banquiers qui auraient trafiqué avec le général Dumouriez, passé à l'ennemi en 93. Quant à Catherine Latreille, femme Quétineau, le président ne lui adresse pas la parole puisqu'elle n'apparaît pas dans l'acte d'accusation. Elle fait simplement partie du lot. On prétendra qu'elle s'apprêtait à fomenter un complot vivant à faire libérer son mari ( guillotiné 5 jours avant ).
En trois jours, une quarantaine de témoins à charge défile, les conjurés ont du mal à contester, dès qu'ils ouvrent la bouche, le président Dumas les coupe : Tu n'as pas la parole ! Mais quand fouquier révèle la conspiration ourdie par le papa du Père Duchêne et ses sbires, dénonçant à la foule en délire que cette bande organisée de misérables avaient nourri le projet de faire égorger les détenus des prisons puis d'assassiner les membres de la Montagne et enfin d'installer un régent à la tête du pays, ( pfiou rien qu'ça quel programme ! Rapport de Billaud-Varenne au club des jacobins ) Hébert effondré comprend que la sienne ne tiendra plus longtemps sur ses épaules et que les loueurs de balcons et fenêtres situés sur le parcours qui mène à l'échafaud, n'ont déjà plus un centimètre carré à proposer au chaland.
Au quatrième jour, Dumas se fâche et en toute neutralité traite les conjurés de bandits, d'égorgeurs, de méchants, de féroces esclaves ( ? ) de parricides et même allons-y gaiement... de royalistes. Justement, Fouquier-Tinville y va de son réquisitoire d'une vibrante intégrité : « Ames viles, féroces esclaves...(encore ?) Avez-vous oublié que la massue du peuple est toujours levée pour assommer les tyrans, et que le glaive vengeur des lois est toujours suspendu sur la tête des traitres ? Infâmes vous périrez c'est trop longtemps retarder votre supplice... »
Cette harangue aboyée avec emphase et un bon accent picard, serait à mourir de rire s'il n'y avait au bout, une guillotinade de personnes ni plus ni moins coupables que celles qui les jugent. Pour aller plus vite les défenseurs sont priés de ne pas plaider. Ils sortent sans demander leur reste laissant sur le banc dignité et honneur.
Tandis que les jurés se déclarent suffisamment éclairés selon la formule consacrée, Dumas en profite pour annoncer la cloture des débâts et pose dans la foulée les deux questions suivantes :
1° Est-il constant qu'il a existé une conspiration contre la liberté et la sûreté du peuple français... ?
2° Les accusés sont-ils convaincus d'être les complices de ladite conspiration... ?
La fine équipe se retire pour aller boire un coup à la santé et à l'amour de la patrie et éventuellement pour délibérer pendant que dans une belle cavalcade les gendarmes redescendent les vingt accusés à la Conciergerie. Je vous laisse imaginer la mine qu'ils doivent tirer si l'on sait que plus de la moitié des 'convaincus' n'a pas pu placer un mot en quatre jours, pour essayer de se justifier.
Deux heures plus tard, le greffier donne un coup de sonnette, le jury rentre en séance et répond oui à toutes les questions sauf à celle qui concerne le ci-devant Jean-Baptiste Laboureau.
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Chapitre 10
L'avilissante mise en scène
On peut admirer là, la sympathique construction proposée par la justice jacobine qui tend à laisser croire au peuple qu'elle rend en son nom un verdict équitable. Chacun ayant regagné sa place, un huissier remonte des geôles en compagnie d'un gendarme et du seul citoyen Laboureau. Immédiatement, Dumas se lève et pompeusement proclame son acquittement. Aussitôt, le gendarme étreint l'heureux Jean-Baptiste et lui roule une pelle républicaine tandis que les juges, le président et les jurés l'entourent avec force et mâles accolades. Ah les braves gens !
Dumas se ressaisit, essuie furtivement une larme de crocodylus porosus au moyen d'une de ses plumes noires qui pendouille, invite Laboureau à venir s'asseoir près de lui et clame à la foule toute ébaubie : « La justice voit avec plaisir l'innocence siéger à ses côtés ! ».
L'innocence, voire ? Un qui n'a pas l'air trop surpris c'est Souberbielle car en réalité le citoyen collègue Laboureau n'est pas un inconnu et encore moins un hébertiste, il traîne en fait assez souvent du côté du 400 rue Honoré. C'est en effet un étudiant en chirurgie mais surtout un indic de Robespierre lequel élève tout un troupeau de ces moutons à la laine pas très fraîche, dévolus à épier, écouter, espionner et rapporter au maître les ragots prédigérés qu'ils glanent dans les prisons, les sections, l'assemblée et même au sein des comités.
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser... Tout serait perdu si le même homme ou le même corps des principaux ou des nobles ou des peuples exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, de faire exécuter les résolutions publiques ou celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. Montesquieu - L'esprit des lois.
Quand on pense que ce dernier ouvrage a inspiré la Constitution de 1791 et qu'il repose principalement sur la séparation des pouvoirs, Le baron de la Brède a du se retourner dans sa tombe.
Car autant le dire sans trop de risques d'être désavoué, ce tribunal n'est qu'une farce, un odieux spectacle. Sur la scène de ce vaudeville tout est joué d'avance, les débats sont pipés, certaines condamnations rédigées par le greffier avant d'être prononcées, les applaudissement du public sont répétés et payés et enfin pour la forme, on ajoute sciemment aux listes des condamnés, de faux accusés évidemment acquittés pour relever très très légèrement le plateau de cette balance 'un tantinet faussée.'
Les 19 futurs condamnés pénètrent à leur tour dans la salle. En voyant le ci-devant Laboureau assis à la droite du père Dumas, tous comprennent que la messe est dite et la lecture de l'arrêt de mort n'est plus qu'une péripétie.
Hébert pleure sans retenue, Ronsin et Momoro ne bronchent pas, Ancard le grenoblois repense à sa jeunesse, quand il était coupeur de gants, Antoine Descombes l'ancien garçon épicier murmure pour lui même ; dire que j'étais greffier de la section des droits de l'homme... Cloots en appelle au genre humain dont il s'est proclamé l'ami, La femme Quétineau se déclare enceinte, Souberbielle confirme.
Enfin les gendarmes escortent tout ce petit monde qui s'engueule et se rejette les fautes, au salon de coiffure de Charles Henri Sanson. C'est qu'il faut être bien dégagé sur les oreilles avant la promenade en charrette, par ce bel après-midi du 4 germinal de l'an II de la République une et indivisible (24 mars 1794).
Hébert à demi inconscient n'entendra même pas sur le parcours ce pitoyable couplet, braillé par ses anciens amis sans-culottes sur l'air de Cadet Roussel :
Le père Duchê-ne est juré
D'être ma foi, guillotiné
Comme il' sacre jure et tempête
De voir tomber sa pauvre tête
Ah, ah mais oui vraiment
Le pèr' Duchêne n'est pas content - (bis si ça vous dit)
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Chapitre 11
A qui le tour ?
Pour les écoliers que nous avons été, Georges-Jacques Danton demeure l'idole incontournable de la Révolution mais une 'idole pourrie' selon l'historien 'modéré' Albert Mathiez, un Mirabeau de la canaille ajoute Frédéric Bluche. On l'a toujours accolé à Robespierre, pourtant tout les opposait. C'est égal, de nos jours on dit encore : Ah oui, Danton et Robespierre ? Comme on dirait, Tintin et Milou Roger Pierre et Jean-Marc Thibaut, Eric et Ramzy et vous pouvez allonger la liste mais jamais le contraire.
Je me suis amusé à faire ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui sa fiche signalétique et je m'aperçois qu'il suffit de penser le contraire de ce que j'écris pour dessiner une effigie tout à fait convenable de son 'jumeau révolutionnaire l'ami irréductible' Maximilien.
Georges-Jacques est costaud et plutôt grand pour l'époque ; plus de 1 m 80 sous la toise et 95 kilos. Un teint rouge brique, des yeux gris-vert, un nez écrasé sur un faciès large et épais dont la laideur s'enrichit de traces de petite vérole bien visibles sur ses joues grêlées. Ce n'est pas un parangon de beauté, il ne me ressemble donc pas ( oh pardon je m'égare pffff !). Il ne parle pas il gueule, il peut être fin et grossier, violent et désarmant de gentillesse, l'archétype du populiste matois et maladroit la seconde d'après, tout et son contraire.
A 34 ans passés on ne peut pas dire que le bougre ( qu'il n'était pas ) ait connu des ennuis de santé, à part un coup de corne de taureau qui l'a en partie défiguré, la variole que tout le monde quasiment attrapait à cette époque et une congestion pulmonaire vers l'âge de 12 ans pour s'être baigné à l'aube dans l'Aube, Danton pète de santé, dévore la vie comme le sanguin qu'il est, adore les vins fins, la bonne chère et la bonne tout court. ( Il avouera, il me faut des femmes )
Côté cour, c'est un rocker. Il a perdu sa première épouse Gabrielle Charpentier qu'il chérissait alors que la pauvre mettait son quatrième fils non pas au monde mais directement dans l'autre. Ce dramatique 11 février 1793 la mère et l'enfant ne se sont pas bien portés, c'est le moins que l'on puisse dire.
Danton, alors en mission en Belgique avait regagné Paris en crevant les chevaux à coups de fouet alors qu'elle était déjà en terre. Fou de douleur il s'était rendu une nuit au cimetière Sainte Catherine en compagnie du citoyen Deseine, un sculpteur sourd et muet, ( faut déjà le trouver ) pour la faire exhumer et la revoir une dernière fois endormie dans son linceul. Le couvercle tout juste décloué, il l'embrassa.... mais comme rien ne se passait (tu parles d'un prince charmant !) Il fit ensuite pratiquer un moulage du visage de la morte.
Cette attitude généreuse autant qu'extravagante révèle toute l'ambiguïté du personnage. Chez Danton néanmoins, si les grandes souffrances sont fantasques elles n'en sont pas moins éphémères, Quatre mois à peine ont passé qu'il se remarie avec Louise Gely, un tendron âgé de 15 ans.
Où est passé le hurleur théâtral, le phraseur tonnant, le porte-voix des assemblées ? Pendant que la république à feu et à sang glisse dans la misère, le 'Clarence' du populo fait la grève des coups de gueule, se ramollit et se fait gratouiller la crinière. Il n'aime rien tant que la vie de famille dans sa belle maison d'Arcis, la campagne, la pêche à la ligne et les pique-niques avec sa Louise ; Le lion rugissant est pour l'heure un doux Danton dolent.
Pourtant il ne peut ignorer que de sales bruits courent sur son compte, on parle même d'arrestation. Un de ses amis lui conseille de fuir mais il a cette phrase superbe, que l'on voudrait croire sincère : « On emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers » Ca c'est pour la postérité, il en est d'autres moins exaltées. En direction de Robespierre ; « Qu'il ose seulement et je lui bouffe les entrailles. Je ne garantis pas qu'il s'agissait réellement de ce mot à part les quatre dernières lettres.
Jojo-Jacquot est d'une inconscience folle. Fort de la sympathie qu'il s'imagine susciter auprès du peuple, il pérore ; « Ha ha ha, ils n'oseront pas ! » Depuis le début mars pourtant, les sonnettes d'alarmes s'agitent en tous sens. Barère a dénoncé à la Convention ceux qui menaçaient la république, les Cordeliers et les Indulgents, autrement dit Danton pour ne pas le nommer.
Sa prise de position en faveur de la commune qui lui servait de paravent a vivement irrité les robespierristes sans pour autant sauver les hébertistes dont il se fichait d'ailleurs comme de sa première vérole. Il ne peut ignorer les mots doucereux de Saint-Just : « Tous les complots sont unis, la faction des indulgents qui veulent sauver les criminels et la faction de l'étranger ! »
Cette phrase est lourde de sens ; Indulgent, Complot, faction, étranger c'est l'acte d'accusation parfait. C'est pour les trois derniers mots qu'Hébert et sa clique étaient montés à l'échafaud, mais ces menaces s'adressaient également aux dantonistes.
Un tel aveuglement laisse pantois, Danton comme sour Anne ne voit rien venir où plutôt n'y croit pas. Pourtant les comités se déchaînent et frappent de plus en plus près du cour de cible. Desmoulins s'est fait tabasser, son imprimerie a été saccagée, son journal 'Le vieux Cordelier' saisi, Hérault de Séchelles et Simond sont en prison. Amar attaque Fabre et Chabot. Mais lui continue et ricane. Au général Westermann, le bourreau de la Vendée qui veut prendre les devants et anéantir les comités il répond : « Vois ma tête, ne t'inquiète pas, elle tient bien sur mes épaules ! »
Danton fait preuve d'une naïveté déconcertante, il connaît pourtant bien le marigot dans lequel il a barboté pendant cinq ans et où se baugent Robespierre et sa coterie, ( en réalité tous se détestent et ont peur les uns des autres ) mais il pense sans doute avec candeur que l'on répare la rancoeur au cours d'un dîner ou que l'on vient à bout de la haine avec des mots.
Le populiste tribun est plus audacieux que persévérant, sans programme et je dirais même sans réelle ambition, il harangue et ignore le calcul, aime ou déteste, il a tellement trempé dans les tourbières du pouvoir que le tout venant lui sert de conscience politique. En a-t-il une seulement ? L'anecdote qui suit permet d'en douter.
Le Dantounet exhumator, s'était d'abord vu refuser la main de la gamine qu'il convoitait. En effet la famille Gély, issue d'une lignée bourgeoise, royaliste et catholique se voyait mal, affublée d'un gendre régicide et anticlérical qui avait fait en prime, massacrer des centaines de prêtres dans la tuerie de septembre 92.
Aussi, pour couper court à toute possibilité de mariage, le père avait marmonné du bout des lèvres qu'il consentirait à cette union qu'à la condition que les époux fussent bénis après confession par un prêtre réfractaire.
En 1793, beaucoup de français étaient passés devant le tribunal révolutionnaire ( créé par Danton ) puis sous 'la faux de la liberté' pour en avoir dit moins que ça, mais l'amoureux transi, avait accepté de manger son chapeau en demandant bien modestement à beau papa que la cérémonie fut toutefois célébrée dans le plus grand secret, sa réputation et son image politique ne devant pas en souffrir.
On peut se demander de quelle image il veut parler, ce qui est sur, c'est qu'il cristallise contre lui toutes les haines. Il n'a pas de parti, les dantonistes de fait n'existent pas, ce sont pour la plupart des amis, des relations sans aucune corrélation entre eux, mais il traîne aussi de mauvaises fréquentations, cet abbé d'Espagnac est un escroc et que dire de Chabot et de Fabre dit d'Eglantine qui ont détourné de l'argent public et trempé dans des affaires véreuses de fournitures. Danton a des amis politiques qui sentent le soufre tel ce baron de Batz*, ancien député et fervent royaliste qui rend fous les membres des comités de sûreté qui ne parviennent pas et ne parviendront jamais à mettre la main dessus.
*Ce baron dont l'ancêtre était le fameux d'Artagnan traîne derrière lui des tas d'histoires plutôt romanesques. Ce résistant de l'ombre aurait réussi tout ce qu'il a entrepris en ayant la peau des Girondins ainsi que celle des équipes au pouvoir y compris l'exosquelette du coléoptère Robespierre mais a échoué dans toutes ces tentatives pour sauver la famille royale... Louis, puis Marie-Antoinette, Elisabeth et enfin le dauphin, Le bide total. Bizarre !
Danton est finalement talentueux mais brouillon, plus phraseur que rhéteur, opportuniste, affairiste, jouisseur, épicurien, sans doute. Corrompu ? La question ne se pose plus aujourd'hui. Le bonhomme s'est élevé dans la société et s'est sûrement amusé avec cette révolution qui l'a enrichi. Il ne s'est pas toujours rendu compte des conséquences désastreuses de ses emportements. Tout ce sang il l'a voulu et parce qu'il en est écoeuré il ne veut plus jouer. ( Louise Danton et Lucille Desmoulins n'y sont sans doute pas pour rien ) Trois mois auparavant il avouait à son ami Souberbielle: « Joseph je suis un homme de révolution, pas un homme de carnage ! »
Danton est rentré à Paris avec femme et enfants le 29 mars, tranquillement avec la certitude qu'un homme de sa trempe est unique et à l'abri des méchants. S'ils veulent venir l'arrêter, qu'ils viennent, il les attend de pied ferme.
C'est égal, les jeunes époux, unis en catimini à l'église le 12 juin 1793, n'auront même pas le loisir de fêter leurs noces de coton.
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Chapitre 12
Le raccourci d'Arcis
En ce venteux printemps 1794, la terreur solde, 'tous doivent' disparaître. Les bandes de chiens errants ont a peine terminé de léchouiller le sang caillé des hébertistes, coagulé sous l'échafaud laissé à demeure place de la révolution, que le triumvirat Robespierre, Saint-Just et Couthon, les pieds nickelés de la liberté planche sur la suite à donner à l'épuration. Il va désormais falloir s'attaquer au cas Danton. Danton le parvenu, le traitre, le royaliste, le lèche-bottes de Dumouriez et pire encore, l'indulgent ; enfin celui qui gêne quoi !
Pour cela il peut compter sur Jean-Baptiste Amar l'avocat véreux de Grenoble, sur Jean-Henri Voulland* qui le traite à l'envi de 'gros turbot farci qu'il faut vider. Louis David ne peut pas le voir en 'peinture', il est vrai que le talentueux barbouilleur régicide lui doit de l'argent et de l'argent pas clair.
* Tous ceux qui ont laissé leur nom et pour beaucoup leur tête sur le billot de la liberté ont été présidents des assemblées nationales, à l'époque ils restaient quinze jours en place avant de refiler leur maillot. Il ne serait peut-être pas mauvais de le rappeler aux jocrisses qui nous gouvernent et qui ne risquent pas de leur ressembler, debré ou de loin.
La liste des ennemis irréductibles s'allonge, les duettistes Billaud-Varenne et Collot d'herbois ne se cachent pas ;' nous trouverons bien le moyen de le conduire à l'échafaud' vocifère le premier. Il conspire, il faut qu'il meure renchérit le second !' Le longiligne et jaunâtre Vadier, ancien magistrat de l'Ariège à qui l'on doit la plaisante trouvaille de « vasistas » pour désigner la sainte guillotine voue à Danton une haine profonde que ce dernier lui rend bien : « Ce salopard de Vadier je lui mangerai la cervelle pour ensuite chier dans son crâne » fulmine le douteux gastronome champenois, amateur de pots de chambre improbables.
Le 30 mars, les comités de sûreté générale et de salut public sont convoqués en séance plénière au pavillon de l'Egalité. L'ordre du jour n'est pas à la rigolade d'autant moins que la plupart des justes n'a pas bouffé.
Pendant que Georges-Jacques repu au coin du feu, remue ses doigts de pied dans des charentaises estampillées : « Ségolène, l'Elysée en bas de laine » , Saint-Just récite à haute voix le réquisitoire qu'il a concocté la langue pendante et la plume rageuse avec les notes et rapports fournis à contre-coeur par Robespierre et en termine en réclamant l'arrestation de Danton, Lacroix, Phillipeaux et Desmoulins.
Certains membres s'agitent et bougonnent ; Philippe Rhül et Robert Lindet sont carrément contre : et d'autres comme Carnot sont dubitatifs. En regardant par la fenêtre il lance évasif : « Songez-y bien, une tête comme celle-ci en entraîne beaucoup d'autres ! » Mais l'emplumé gamin rouge de Décize tape du pied et menace de déchirer le rapport, tandis que sans modération Collot d'Herbois boit et que Vadier exige que l'on agisse dans l'instant. L'ébahi Le Bas observe son héros, son Dieu, son presque Beau-frère Robespierre qui reste de marbre et hésite ; le poisson et le système paraissent tout de même un peu gros.
Alors Saint-Just prévient : « S'il n'est pas guillotiné nous le serons ... ! » Silence dans la salle, chacun se frotte le cou... histoire de vérifier que ça tient encore et en définitive signe, à l'exeption de Rhül et de Lindet lequel ne manque pas de courage : « Je suis ici pour nourrir les citoyens et non pour tuer les patriotes ! » (la preuve que le courage paie, il mourra octogénaire)
On frappe chez Danton. Louise va ouvrir et revient au salon suivie d'Etienne-Jean Panis envoyé par Lindet.
- Georges, en ce moment les comités délibèrent, ça sent le roussi il faut que tu réagisses il est question de te faire incarcérer ! Je t'en prie bouge de là emecisolardise-t-il. Mais Danton rigole :
- Penses-tu maître panis ce sont des dégonflés ! ( notez au passage que Danton est loin d'être un idiot. User du mot dégonflé alors que le pneu n'existe pas est un tour de force, admettez-le !) Tiens Etienne tu la connais celle-là ? Quel est le verbe que l'on ne peut pas conjuguer à tous les temps ?
- Georges je l'ignore mais justement le temps presse !
Danton fanfaronne : c'est le verbe guillotiner. Ecoute ça vieux ! Je serai guillotiné, tu seras guillotiné mais on ne peut pas dire, j'ai été guillotiné aaahhrg ! oummmfff s'étrangle-t-il...
- Georges, je suis plié de rire, Louise je t'en prie fais quelque chose ?
- T'inquiète donc pas mon gars, ces pâles voyous n'auront pas les c... pour s'attaquer à moi.... Panis repart dépité.
Il est bien ramollo tout d'un coup le tribun. Resté seul Danton marche de long en large dans sa chambre, abîmé dans ses réflexions, il marmonne, s'asseoit sur son lit, se relève et finalement s'allonge. Qui serait assez fort pour s'attaquer à une montagne, que dis-je à une véritable institution..., qu'ils viennent ?
Enfin Georges en a marre d'attendre, et à présent somnole avec le sourire béat de celui qui se sait indispensable. Il est 5 heures, ( bien sur vous pensiez que bêtement j'écrirais Paris s'éveille ? Eh bien je ne le ferai pas ) les lanternes des réverbères tremblotent de fatigue et frappent dans un bruit de ferraille les potences balancées par le vent. Ces potences si utiles au début de la révolution pour accrocher à la lanterne les affameurs, les royalistes, les riches, bref tous les empêcheurs de bordeliser le pays en rond.
Le jour n'est pas encore levé mais les allumeurs ne passeront plus. On peut parfois entendre les rires chargés de quelques noctambules, accompagnés de porte-falots qui les laissent devant leur domicile. Ils ne sont ni courageux ni inconscients, simplement des privilégiés affidés du nouveau régime car dans ces temps de terreur, rares sont ceux qui mettent le nez dehors la nuit.
D'ailleurs Paris est une ville morte, dès huit heures du soir les habitants ont peur et se barricadent. Alors qu'il y a six ans, les boutiques où s'entassaient mille objets étaient illuminées, que les voitures et carrosses circulaient en tous sens et que l'on se rendait au théâtre en grand équipage ou aux bals de quartiers qui foisonnaient dans la capitale en faisant la ronde, à présent les rues sont vides. On a l'angoisse de se faire arrêter à tout moment par les patrouilles de sectionnaires qui tiennent la cité en coupe réglée.
Vous n'avez plus le droit de porter un paquet la nuit venue, de chercher un logement après neuf heures, de vous balader sans un passeport signé par le comité révolutionnaire de votre section. Les sans-culottes raflent tout ce qui bouge simplement parce qu'ils s'emmerdent et des gens embarqués, surtout apeurés, c'est toujours de la compagnie et le moyen de s'amuser, plus l'homme ou la femme est irréprochable, plus on rigole. Place aux abrutis, aux crétins, aux dégénérés dont tout pouvoir a besoin pour asseoir sa fatuité. Paris est redevenu une cité de voyous où seule la canaille prolifère.
La police n'a jamais fait peur aux coquins, il suffit de se blottir à l'angle d'une rue ou dans l'enfoncement d'une porte cochère et d'écouter le bruit sourd des pas désordonnés ( les gendarmes n'ont jamais été fichus de marcher au pas ) d'une patrouille dépenaillée et de rester peinard en attendant que la sécurité révolutionnaire passe... Justement deux files d'hommes, armés de piques et de fusils tournent le cours du Commerce et s'arrêtent devant un immeuble de la rue des cordeliers. Danton s'est finalement endormi.
C'est alors qu'on cogne à la porte.
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Chapitre 13
La belle mécanique judiciaire est en marche
11 germinal an II ( 31 mars 1794 ) Danton s'est laissé arrêter sans un mot, sans résister, un sourire dédaigneux aux lèvres persuadé que Paris va se soulever avant même qu'il n'arrive dans sa prison...
- Où ça au fait ?
- Au Luxembourg citoyen répond avec condescendance un gendarme de l'escorte ! Il est vrai que l'on incarcère pas Danton tous les jours, et pourquoi pas Robespierre tant qu'on y est.
Danton pénètre dans les couloirs du Luxembourg et y croise Thomas Paine enfermé depuis cinq mois. Ahuri ce dernier questionne ; Georges toi aussi ? Le George en question plastronne : 'J'irai à l'échafaud avec joie mais ils ne m'ont pas encore Thomas il va leur en cuire !
Le monde doit beaucoup à ce quaker girondin, anglais d'origine, épris de liberté universelle et tombé dans l'oubli. Emigré en Amérique, Thomas Paine participe à l'indépendance du pays, on lui doit l'expression « Etats-Unis d'Amérique », ce qui n'est quand même pas de la crotte de Bush. Il débarque en France au début de la révolution. Elu du Pas de Calais à la Convention en 92, il collabore à l'élaboration du projet de constitution, justement avec Danton qui 'cause' couramment l'anglais.
Paine est un touche à tout de génie, cependant il n'a pas la plume dans sa poche et c'est un vilain défaut. Pour tout arranger il est légaliste et humaniste, tout pour plaire. Déjà il ne vote pas la mort du roi mais le bannissement avec ces mots : « La Convention n'a pas reçu mandat de tuer qui que ce soit mais de faire des lois. » Et lorsque le verdict anticonstitutionnel annonce la condamnation de Louis XVI, Paine se lève et prédit : « Ce qui nous paraît aujourd'hui un acte de justice paraîtra demain un acte de vengeance. » Et ça, le grand démocrate Robespierre ne lui pardonnera pas.
Arrêté fin 93 à la demande du camarade Eliott Ness, il échappera à la guillotine par un extraordinaire coup de chance et avec l'aide bien involontaire d'un gardien pas bien malin.
Les faits : chaque soir, un huissier du tribunal remet aux responsables de la cinquantaine de maisons d'arrêt fleurissant dans la capitale libérée du joug despotique, une liste qui indique les noms des futurs guillotinés via la bande à Fouquier, que les gardiens dérisoires appelle d'ailleurs avec un bon vieux sens de l'humour « le journal du soir »
Dans la nuit, un geôlier de la prison du Luxembourg passe dans l'enfilade des cellules et marque d'une croix la porte de ceux promis à la faux de l'égalité, un genre de remake de la saint Barthélemy. Le maton avait sans doute la tête ailleurs ( si vous me passez l'expression ). Toujours est-il que celle de la cellule où est incarcéré Thomas Paine est momentanément ouverte et plaquée contre le mur. Aucun problème, le sot trace de deux coups de craie, une croix bien peu révolutionnaire et passe à la suivante sans se rendre compte que c'est l'intérieur qu'il a coché.
Le lendemain les gendarmes viennent prendre livraison de la fournée des promus au découpage national, passent devant la porte fermée, vierge de toute marque, et poursuivent leur chemin. C'est un tel bordel au tribunal révolutionnaire que personne ne s'apercevra de rien. Comment dit-on Ouf du côté de la Tamise ? (Paine sera libéré au bout d'un an et regagnera les Etats-Unis en 1802 écoeuré par la politique française)
Paris 10 heures du matin
Si les bruits circulent vite, les gens vaquent à leurs occupations le nez sur leurs chaussures et chuchotent à voix basse car les corbeaux de la police veillent :
- Citoyen y paraît que Danton est en prison !
- Ah bon ? oh moi tu sais je ne fais pas de politique. L'omerta républicaine est à son zénith, plus personne n'ose parler à personne, Paris vit sous l'égide du sparadrap buccal. Un mot naïf, une oreille traîtresse et votre compte et bon.
(Une femme qui avait réclamé un rouet a été dénoncée et guillotinée pour avoir osé prononcer ce nom maudit, fut-il homonyme, le tribunal a confondu rouet avec roi. Autre chose incroyable mais avérée, cette première république dont certains dirigeants des comités, de la police et jusqu'au tribunal révolutionnaire, sont des ivrognes notoires, n'hésitent pas à envoyer à l'échafaud celui qui sous l'emprise de l'alcool, a éructé tout haut ce que la majorité ravale tout bas avec ce verdict définitif : In vino veritas - Terrifiant ! )
Oui, les parisiens tournent le dos à cette mafia politicarde qui les affame et donne le spectacle affligeant d'une guerre des gangs. Après tout qu'ils se bouffent entre eux si ça les chante, en tous cas personne ne bougera. Pour Danton première désillusion.
La Convention se réunit sous la présidence de Tallien et a bien l'intention de demander des comptes à ce comité Théodule, on va lui claquer le bec au morpion de la Nièvre. Le boucher Legendre, agitateur pro depuis 89 et ami du tribun, monte à la tribune justement et exige que les députés arrêtés, Danton en tête, soient immédiatement libérés et qu'ils viennent s'expliquer à la barre...
A ce moment, si le président Tallien met au voix, Danton est libre et ça peut chauffer pour les comités. Mais Tallien tergiverse et l'assemblée gangrenée jusque sous les bancs de la Plaine est un nid d'espions, un quart d'heure plus tard Robespierre et Saint Just tout essoufflés, font leur entrée dans l'hémicycle, tandis que Couthon aux commandes de son fauteuil à roulettes, négocie un dernier virage, entame la ligne droite, digne d'une arrivée du 1.500 mètres des jeux paralympiques révolutionnaires, passe la ligne d'arrivée et saute dans les bras d'un gendarme qui le grimpe fissa sur son dos jusqu'à la tribune.
- Qu'ouï-je ? Qu'esgourde-je... Interroge d'Arras Boulba haletant, la perruque et les lorgnons bleus de travers ? Plus un mot dans la Plaine, les gnous sont statufiés ... Robespierre respire un bon coup et poursuit :
- « Legendre croit sans doute qu'au nom de Danton est attaché un privilège ! Il s'agit de savoir si quelques ambitieux l'emporteront sur la patrie ! »
Legendre perd un litre de sueur dans l'instant et desserre son foulard...
- « Nous verrons dans ce jour, si la Convention saura briser une prétendue idole »
Legendre prend la voix de Louis de Funès et s'aplatit comme un flétan :
- Ma biche, heu pardon Ô grand vizir de la liberté, je te présente mes plus plates z'excuses... ( Legendre reniera Danton) mais Robespierre n'accorde même pas un regard à la fiente qui se décompose sur son banc et s'adresse à tous :
- « Quiconque tremble en ce moment est coupable !
Ah ça pour trembler, les gnous ont beau tenter d'écarter les genoux, rien à faire, leurs rotules s'entrechoquent frénétiquement. Dehors, un gendarme en faction interroge son voisin :
- Qu'est-ce qui foutent la d'dans, v'là-t-y pas qui jouent des castagnettes à c't'heure ?
Saint-Just a relayé Robespierre et termine son discours à la rhétorique glaciale :
- « On ne fait point des républiques avec des ménagements, mais avec la rigueur farouche, inflexible, envers tous ceux qui ont trahi ! » Et terminant, il laisse retomber son bras comme une lame virtuelle. L'assemblée applaudit, il est vrai que pour certains, le vent du couperet est passé près. Le décret d'accusation est voté à l'unanimité. Pour Danton qui sera jugé comme... Conspirateur royaliste c'est la deuxième désillusion.
A la sortie de la séance Robespierre désabusé avoue à Couthon : « Il faut tout de même convenir que Danton a des amis bien lâches ! » Puis, entouré de ses gardes du corps, il regagne à pied son logement chez les Duplay. L'a l'air songeur l'incorruptible et puis cette roue du fauteuil de Couthon qui grince, c'est agaçant à la fin ...
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Chapitre 14
Pas de temps à perdre
On ne le sait pas trop mais Antoine Quentin Fouquier-Tinville ne nourrit pas une grande passion pour l'incorruptible lequel le lui rend bien mais ce que le magistrat ignore, c'est que la veille du procès son décret d'arrestation ainsi d'ailleurs que celui du président Hermann pourtant un accro du Maxounet, s'est retrouvé entre les mains de François Hanriot un parfait pochard, ancien commis à l'octroi, viré pour avoir piqué dans la caisse et promu chef de la garde nationale.
En effet Robespierre et ses complices craignent une certaine mollesse un relent d'honnêteté intellectuelle et peut-être même un sentiment de compassion chez l'accusateur public, après tout c'est Danton qui l'a placé à ce poste et de plus c'est un cousin de Camille Desmoulins car le plus extraordinaire dans cette affaire, c'est que tout le monde se connaît. Juges et accusés ont été pour certains copains comme cochons et s'il n'y avait la mort au bout, on pourrait croire à une joyeuse farce, une comédie burlesque.
Il n'existe aucune trace mais il est à peu près sur que les deux hommes ont été convoqués la veille du procès devant quelques durs des comités, et qu'on leur a mis le marché en main ; les têtes de Danton et de ses acolytes ou un tête à tête avec Charles Henri Sanson !
Ils resteront sous surveillance pendant les trois jours du procès et l'épée de dame Auclesse restera constamment suspendue au dessus de leur tête pour le cas où leur zèle faiblirait. Pour l'Histoire ce n'est donc pas le tribunal révolutionnaire mais le comité de salut public, une fois de plus au mépris du droit, qui va juger ou plutôt exécuter les dantonistes.
Pour le coup l'accusateur accuse le coup. Fouquier n'a pas dormi de la nuit et frissonne, la chandelle est morte, il n'a plus de feu. La lumière blême du petit matin laisse deviner un fatras de papiers qui s'éparpillent sur la table et jonchent le sol. Par un système alambico-urinaire qui a fait ses preuves, le gros pichet de vin est vide, le seau à pisse posé sur le parquet dans un coin de la pièce est plein.
Il faut dire que ça n'a pas été facile de trier tous ces témoignages pour ne garder que ceux à charge, de rédiger des actes d'accusation, de bidouiller des procès verbaux de fabriquer des preuves sans trop écorner les règles du code pénal, car s'il s'agit bien d'une épuration politique où le respect des droits de la défense n'a évidemment pas sa place tout en donnant au populo l'illusion que le tribunal rend en son nom une bonne justice.
Huit heures du matin, la première audience aura trois heures de retard. Dans la chambre du conseil, Fouquier a du écarter pour commencer le greffier Fabricius ouvertement ami de Danton, bon ça c'est fait ! A présent il faut trouver et surtout trier les 'bons' jurés et c'est un véritable casse-tête car sur la soixantaine d'inscrits les neuf dixièmes sont plutôt favorables à Danton.
Après force tripatouillages il n'en a retenu finalement que sept sur douze, il n'est même pas sur de ses « solides ». Il s'agit de Ganney le frisouilleur perruquier de Robespierre, le luthier Renaudin, le menuisier Trinchard, le musicien Lumière, l'allumé Leroy-Dix-Août, le fabriquant de jouets Desboisseaux qui vend des guillotines miniatures et Souberbielle le chirurgien. On connaît bien l'amitié de ce dernier pour Danton, mais comme il est aussi lié à Robespierre cela ne posera pas de problème, en outre Souberbielle fait où on lui dit de faire.
Justement il est en train de soigner les bobos des futurs cadres de la révolution à l'Ecole de Mars, située aux fins fonds du bois de Boulogne dans la plaine des sablons lorsqu'un gendarme venu de Paris lui remet un pli. *
* L'école de Mars sera officiellement inaugurée le 1er juin 94 à l'instigation de Carnot. Elle formera les cadres de la nation dans l'amour de la patrie et la haine des rois.
Il est vrai que depuis la veille les bruits les plus fous couraient mais la nouvelle le glace d'effroi, son ami Danton va être jugé, les bras lui en tombent. Mais lorsqu'il apprend qu'il fait partie de la liste des jurés, les bras lui en tombent.
Ah je sais ce que vous allez me dire ! Comment se fait-il que ses bras tombent encore une fois puisqu'ils sont déjà tombés une ligne au-dessus ? Eh ben j'en sais rien d'autant mieux que Souberbielle ne reste pas les bras croisés bien au contraire, il prend ses jambes à son cou et fonce tête baissée vers son cabinet pour en revenir après quelques minutes
- Remets ce billet au citoyen accusateur public et dit-lui bien qu'il est hors de question pour moi d'avoir à me prononcer sur le plus grand des patriotes ! Hé quoi, qu'attends-tu, as-tu quelque chose à me bayer ?
- Oui citoyen, ce n'est pas une simple convocation... c'est un ordre !
Commencez ! Commencez !
13 germinal. Jour de la morille d'après le calendrier républicain. Comparaissent dans la salle de la Liberté ce 2 avril , autour de Georges-Jacques Danton :
1/ Philippe-François-Nazaire Fabre 39 ans, dit Fabre d'Eglantine natif de Carcassonne, député à la Convention nationale surnommé le poète brasseur d'affaires. Co-auteur de ' Il pleut il pleut Vergez' ( il en aurait bien besoin ) mais également avec Romme et Marie-Joseph Chénier du fameux calendrier inventé pour célébrer les temps nouveaux.
2/ Joseph Launay 39 ans itou, natif d'Angers, homme de loi représentant du peuple.
3/ François Chabot 37 ans natif de Saint-Geniez, ex capucin, représentant du peuple.
4/ Camille Desmoulins homme de lettres natif de Guise. Il se présentera ainsi : Desmoulins 33 ans, l'âge du sans-culotte Jésus. D'abord personne ne connaît l'âge du citoyen araméen, ensuite Camille qui se damnerait pour faire un mot se rajeunit de plus d'un an.
5/ Jean-François Lacroix 40 ans natif de Pont Audemer, homme de loi député à la Convention nationale.
6/ Pierre Phélippeaux 35 ans natif de Ferrières, député à la Convention nationale.
7/ Claude Bazire 29 ans natif de Dijon, commandant de la garde, député à la Convention nationale.
8/ Marie-Jean Héraut de Seychelles 34 ans natif de Paris, avocat général, député à la Convention nationale, haï de la plupart des parlementaires. Il a été viré du comité de Salut Public pour 'dantonisme' et Robespierre le déteste ; il plait aux femmes. ( trop riche trop beau, à l'échafaud ! )
9/Marc René Despagnac 41 ans natif de Brie, employé aux fournitures.
10/ Simon-Gotlob-Julius Frey, né en Moravie, fournisseur à l'armée.
11/ André Marie Gusman, banquier véreux 41 ans né en Espagne naturalisé français. L'homme est procédurier, a perdu contre le bourreau Charles-Henri Sanson, a perdu contre Beaumarchais, va perdre une dernière fois.
12/ Emmanuel Frey 27 ans né en Moravie. Trafique à Paris.
13/ Jean-Frédéric Deidérischen 51 ans né à Luxembourg, avocat à la cour du roi du Danemark.
Le 3 et le 4 avril François Joseph Westerman 38 ans natif de Molsen dans le Bas-Rhin, aide de camp de Dumouriez et général divisionnaire et Louis-Marie Lullier 47 ans, le seul parisien de la brochette procureur général-syndic vivant dans la rue de la Grande Truanderie , ( ça ne s'invente pas ) viendront s'asseoir au banc des accusés.
La moitié des prévenus sont tout à fait à leur place sur les bancs du tribunal, Fabre, Despagnac, les frères Frey, Gusman, Chabot sont des droits communs qui ne valent même pas la corde pour les ... guillotiner. D'ailleurs Fabre impliqué dans plusieurs scandales financiers à les honneurs du fauteuil. Cette Cène d'inspiration jacobine est d'une absolue perfidie, car Fabre d'Eglantine n'est pas seulement un vaurien, il est aussi un ami de Danton et un des chefs du parti des indulgents, il est donc le pivot, l'axe qui amalgame tous les accusés.
Sur ordre des comités, on les a sciemment disposés sur la même brochette, il faut devant l'Histoire que ces hommes soient jugés pour de multiples escroqueries; liquidation de la Compagnie des Indes, détournement d'argent public dans les fournitures aux armées, disparition de fonds secrets, conspiration de l'étranger, fréquentations ouvertement royalistes, bref que l'on combine la traitrise à la cause révolutionnaire et la friponnerie dans un savant assemblage d'éléments à charge contre Danton, ce qui lui vaudra de lancer une des phrases dont il a le secret : « Si nous sommes traduits ici comme des conspirateurs, si nous sommes jugés comme tels, il faut au moins que la postérité sache que nous n'étions pas des voleurs. »
Le face à farce
Le tribun jette un coup d'oil sur la foule bruyante que la sonnette ne parvient pas à faire taire et qui est entassée depuis trois heures derrière des balustrades branlantes. L'accusé Georges Danton a du mal à reconnaître le tribunal criminel extraordinaire, ratifié par la Convention sur la motion du citoyen Georges Danton.
Du côté des jurés qui prêtent le serment d'impartialité... , (quelle abjecte comédie) il n'est pas étonné d'y trouver ce c....rd de Trinchard mais reste stupéfait en voyant Souberbielle, un sentiment douloureux de trahison l'envahit, il a beau essayer d'accrocher son regard l'autre fuit et mate obstinément du côté des juges. De toutes façon aucune récusation n'est admise. Desmoulins a essayé avec Léopold Renaudin les deux hommes se haïssent, en vain.
En face des 'condamnés' les magistrats sont eux même sous tutelle. Fouquier est surveillé par son substitut Fleuriot-Lescot, le président les juges et le jury sont sous le contrôle de quatre députés parmi les plus irréductibles ennemis du 'gros turbot farci' ; David, Amar, Voulland et Vadier qui surveille la cuisson. Les comparses de Robespierre, Saint-just et Couthon se relaient et font la navette entre l'assemblée, les comités le tribunal, ils harcèlent encouragent ou menacent le jury dans les couloirs et la buvette pendant les suspensions de séance, même le président Dumas qui officie dans une autre chambre vient y mettre son grain de sel. Il faut que tous les accusés soient déclarés coupables il est hors de question d'entendre un verdict autre qu'une sentence de mort.
De toute évidence, il faut aujourd'hui prendre du recul et ne pas aller chercher un semblant d'équité dans cette carambouille judiciaire. La dictature jacobine poursuit sa p'tite bonne femme d'épuration en éliminant ses adversaires et se fiche bien d'un droit à la défense surrané. Après tout la justice révolutionnaire a besoin de se légitimer aux yeux de l'opinion par un procès fut-il truqué, mais à la vérité seule la mort des accusés compte, quels que soient les moyens employés. Même le bulletin du tribunal révolutionnaire rendant acte des audiences sera sans vergogne falsifié. Au diable la postérité et quand bien même, le mensonge d'état ne s'est pas éteint avec la révolution.
Et je suis assez étonné que l'on puisse s'apitoyer plus qu'il ne faut sur le sort de Danton et consorts. Tous ou presque connaissent parfaitement les arcanes et les rouages de cette arène qui ne sert qu'à abuser le peuple. Ils ont participé à sa mise en place, ourdis dans leurs clubs et à l'assemblée des tas de complots pour y faire juger et guillotiner leurs prédécesseurs girondins et hébertistes sans compter quelques gêneurs. Ce 13 germinal, c'est tout simplement leur tour et après eux d'autres suivront.
Et lorsque Danton debout sur la charrette hurlera à l'adresse de l'incorruptible planqué comme d'habitude derrière les volets de sa chambre rue Honoré : « Robespierre, tu me suis ! » Ce sera moins le côté bravache du tribun que la logique révolutionnaire d'une insondable absurdité qui va s'imposer.
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Chapitre 15
Le dernier acte
Le grand théâtre dont Danton se veut la vedette joue sa pièce à guichet fermé. L'infernal acte d'accusation rédigé par Saint Just est saupoudré de phrases vides de preuves, du type : « Danton tu as servi la tyrannie ! » Cela ne veut pas dire grand chose ; Quelle tyrannie ? Il lui est reproché entre autre d'être toujours absent là où ça chauffe, comme le 17 juillet 1791, Danton avait rédigé avec Brissot une pétition qui réclamait la destitution du roi. (Robespierre également, pour sa paroisse)
Les pétitionnaires blaireaux devaient se rendre au Champ de Mars au pied d'un monument en carton pâte digne de Bollywood afin de signer ce manifeste et ainsi de lui donner du corps. Vous pensez bien que les stars du hit révolutionnaire s'étaient bien gardées d'y paraître, pas plus Danton que les autres. Un coup de feu est parti, La Fayette et Bailly le maire ont riposté. Saint Just y a été fort avec le bilan ; deux mille patriotes pas moins.
* Il convient sur ce bilan d'apporter quelques éclaircissements si je puis dire. Saint Just ment, mais c'est ce qu'il a toujours fait avec une effronterie jamais égalée. Charger la mule c'est de la politique. Les clubs jacobins et Cordeliers d'un côté, la municipalité de l'autre n'ont jamais réussi à se mettre d'accord sur le nombre de victimes de cette fusillade. Toutefois il n'y a pas eu deux mille morts mais un chipotage entre trente et cinquante ce qui est tout de même plus humble.
Tous les griefs qu'il souligne sont alambiqués voire puérils. « Pendant la fusillade du 10 août toi tu dormais avec ta jeune épouse !» Et alors Antoine ça te défrise ? Peut-être même que Danton ne dormait pas mais au contraire oeuvrait à la fabrication de petits républicains. Mais au fait Saint Just, ange exterminateur et Robespierre, chantre de la pensée jacobine, lequel était au spermatozoïde retenu ce que le président Algoflash est à la promesse électorale tenue, où étiez-vous, pas devant les grilles que je sache ?
En revanche un petit lieutenant d'artillerie noir de poils et jaune de peau qui observait la curée des Tuileries ce 10 août 1792, avait commenté à l'adresse de la sans-culotterie : « Deux ou trois coups de canons et ces gueux courraient encore... » C'était Bonaparte.
Dès la première audience le ton est donné et c'est l'ex capucin Chabot qui est mis sur la sellette pour corruption avérée. Le tribun exige que l'on précise qu'il n'est en rien impliqué dans cette affaire. Il lui est répondu qu'il n'est pas « plus irréprochable que les autre » C'est le b.a - ba de l'amalgame. Il hurle et réclame la comparution de témoins et qu'une commission nommée par la Convention enquête sur la dictature exercée par le Comité de salut public... Cause toujours mon gars, on procède à l'identité des accusés et la séance est levée.
Le lendemain est une journée dantonesque ; « les lâches qui m'attaquent oseraient-ils m'attaquer en face ? » Chose incroyable, Danton se croit au spectacle, prend à témoin le public, fait rire, on dirait qu'il est chez lui et d'ailleurs il le dit, en représentation sur ses planches dans son tribunal. Le tribun déclame une tirade et termine en hurlant par ces phrases dont il raffole sous les applaudissements ou les sifflets selon ceux auxquels elles s'adressent. « Danton aristocrate, Ha la France ne croira pas cela longtemps ! » « Moi vendu à Mirabeau, mais un homme de ma trempe est impayable ! » Mais Danton 'l'incorruptible' ( c'est vrai que ça sonne faux ) menace, donne des noms, cite des gens à comparaître : « Le peuple déchirera mes ennemis par morceaux avant trois mois ! »
Tonnerre d'applaudissements. Bien sur le public entre dans son jeu et les agents mis en place par les comités, disséminés parmi l'assistance ont trop peur de se faire écharper pour apporter la contradiction...* Danton s'adresse à Cambon : « Nous crois-tu conspirateurs ? » Cambon, le seul témoin à charge produit, sourit et ne répond pas... « Notez, écrivez qu'il a ri, il ne le croit pas ! »
* Devant le peu d'entrain qu'a mis Cambon à dénoncer le conspirateur Danton, les duettistes Antoine et Maximilien décideront qu'il est inutile de présenter d'autres témoins à charge.
Cambon a peut-être ri des pitreries de celui à qui il demandait deux ans auparavant : « Où sont les millions disparus lors de ton ministère ? » Danton non plus n'avait pas répondu grand chose, à part une histoire de 'vagues pièces jaunes'.
*La légende qui veut que la voix de Danton traversait la Seine jusqu'au quai de l'Horloge ne tient pas la route, la salle de la Liberté où se déroulait le procès étant placée de l'autre côté du quai de la Conciergerie , un porte-voix n'aurait pas suffit même si l'organe du tribun était reconnu comme étant une voix de Centaure sur laquelle il était paraît-il très à cheval..
Impossible de lui couper la parole, c'est un torrent qui roule dans le prétoire et qui par le flot, évite à Danton de répondre aux questions qui gênent. Herman est livide, le rappelle à l'ordre, Fouquier se cache sous son chapeau à plumes, David parle à l'oreille de Vadier, Voulland torture ses hémorroïdes, les huissiers courent dans tous les sens, les jurés, surtout Souberbielle, admirent leurs souliers, bref c'est le bordel républicain le plus complet.
Il n'est pas impossible que la foule prenne fait et cause pour les accusés, déborde le service d'ordre assez lâche il faut bien le dire, et emporte sous les hourras les dantonistes jusqu'à la Convention comme elle l'a fait en d'autres temps pour Marat, et s'en est terminé du comité de salut public.
Le piège implacable.
Mais Danton a affaire à deux animaux à sang froid, deux hommes d'un autre monde, l'un est péremptoire, acerbe, raide dans sa perruque poudrée, l'autre est un gamin efféminé, un poil androgyne. Ils sont capables sans qu'aucune émotion ne transpire, de balancer des phrases qui glacent.
« L'on ne doit aux ennemis que la mort... » Robespierre.
« Il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent l'être par la justice, il faut opprimer les tyrans. » Saint-Just.
« La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. Elle n'est donc que l'émanation de la vertu » Robespierre.
« Il faut que le glaive des lois se promène partout avec rapidité. » Saint-Just.
Pendant que Danton prend le peuple à témoin de l'injustice dont il se dit victime, les deux autres visent à fonder une République à leur image sans passer par Danton et pour qu'elle vive Danton doit mourir, c'est le tribut à payer.
Les soubresauts gueulards et désordonnés de Danton paraissent aujourd'hui dérisoires, sa véhémence fait pitié, ses colères ne font pas peur, elles gênent et perturbent l'ordonnance du tribunal qui siège sous surveillance et qui semble débordé, non par les arguments développés dont la cour se fiche puisque tout est joué d'avance mais par la volonté de donner une impression de justice à cette pantalonnade. Herman et Fouquier communiquent par petits billets : « Dans trente minutes je fais lever la séance ».
A présent Danton tout rouge veut être confronté à ses accusateurs : « Qu'on me les produise et je les replonge dans le néant dont ils n'auraient jamais dû sortir ». Et puis quoi encore.
A force de crier, il s'enroue, la voix se fêle, les délégués du comité de sûreté générale qui ne perdent pas une miette de ce qui se dit, assis dans une petite salle attenante ou carrément au milieu des juges, invitent gentiment Danton à s'interrompre le temps de récupérer. Un signe discret en direction du président Herman, qui met fin au monologue.
Danton n'est pas mécontent de sa journée, Redescendu à la Conciergerie il encourage les autres accusés. Pendant qu'il explique à ses amis que demain ils seront libres et les assassins confondus, Fouquier va chercher ses ordres au comité.
Bien vu camarades !
Première chose à régler, Danton réclame à cor et à cris que l'on entende les témoins.
- Pas question ! Aucun témoin ne sera cité, répondent les durs du comité.
Robespierre ne s'en mêle pas, il est bien au-dessus de ces bas trafics.
- Mais citoyens, le fonctionnaire légaliste que je suis... Billaut le coupe au sens figuré :
- Tu veux faire partie de la même charrette, au sens propre ?
- Heu non citoyen chef... J'aurais bien une petite idée...
- Donne-la vite, si tu ne veux pas poser ta tête sur mon nom !
Le lendemain 15 germinal ( 4 avril ) tout le monde est à sa place lorsqu'un huissier fait entrer un seizième accusé, Louis-Marie Lullier 47 ans, le seul parisien de la brochette procureur général-syndic vivant dans la rue de la Grande Truanderie , ( ça ne s'invente pas ). Danton connaît Lullier et se demande bien ce qu'il vient f... ici c'est un ami d'Hébert et de Chaumette, deux enragés. Il veut reprendre son discours de justification interrompu la veille mais le président lui cloue le bec au motif que le nouvel arrivé doit répondre à son interrogatoire et entendre son acte d'accusation.
Danton s'insurge à nouveau soutenu par Desmoulins et bientôt par les autres accusés. Il crie qu'il n'en a pas fini, que la loi l'autorise à citer des témoins à décharge, le public commence à gronder... Fouquier dit qu'il attend la décision du comité. De quoi ! Hurle Danton, mais mes pires ennemis sont dans les comités et il s'en prend à Robespierre, Saint-Just, Barère, Couthon puis se tourne vers Vadier, Amar et Voulland qui quittent le prétoire.... Herman agite sa sonnette et menace de faire reconduire les accusés dans leurs cachots s'ils continuent de troubler l'ordre public, les débats se poursuivent dans un tel bruit que finalement il ordonne une interruption de séance....
Souberbielle est emmouscaillé car pour lui ce procès n'en est pas un. Il interroge le chef des jurés Trinchard qui est dans son bureau, c'est à dire à la buvette.
- De quelle conspiration parle-t-on, Danton n'a jamais conspiré ?
- Oh tu sait moi la pollitique, on me dit de condanner et ben j'condane !
- Dis-moi citoyen Trinchardounet à ton avis, qui de Robespierre ou de Danton est le plus utile à la République ?
- Hé ben à mon avit c'est san z'auquin doutte Robespierre ( il parle comme écrit Fleur).
- Dans ce cas, soupire Soubi, il faut guillotiner Danton...
- Hé ben tu voit, c'est saimple comme bonjours !
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Chapitre 16
La politique du banc vide
L'audience reprend. Le calme semble revenu et le président Herman qui bouquine ses notes tout en déposant sournoisement une crotte de nez sous sa table n'a pas l'air de vouloir se presser. Danton l'observe du coin de l'oil et s'interroge : Que prépare encore ce suppôt de Robespierre on dirait qu'il attend quelque chose ou quelqu'un ?
Les huissiers, les commis greffiers, les copistes vont et viennent avec des dossiers, portent des documents ou en reprennent, on y fait même plus attention. Danton regarde machinalement celui qui rampe jusqu'à Herman et lui tend un papier, un de plus. Ah si Danton savait ? Il est signé Collot-d'Herbois : «La Convention a rendu un décret dont tu recevras tout à l'heure l'expédition. Ce décret réprimera l'étrange désordre qui a lieu au tribunal et l'empêchera de se renouveler. »
C'est toujours ça mais ce n'est pas ce papier qu'Herman espère. Enfin un huissier fait la danse des canards jusqu'à Fouquier-Tinville en train d'en découdre avec Lacroix et lui parle à l'oreille tout en se prenant une plume dans l'oil. Aussitôt l'accusateur public sort de la pièce et se heurte aux Tif et Tondu du comité.
- Tiens voilà ce que tu demandes ! dit Amar.
- De quoi te mettre à l'aise ajoute Voulland !
- Nous en avions bien besoin ma foi et Fouquier rentre à l'audience le sourire aux lèvres, il tient en main le fameux décret que Saint-Just a arraché sans débat à l'assemblée. Si Danton nourrissait quelques vagues illusions avant la lecture de cette anthologie judiciaire, dès la première phrase il comprend, et je serais tenté de dire, enfin...
Fouquier fait un signe entendu en direction d'Herman, réclame le silence et lit : « Le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du Tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique et entraver la marche de la justice. Tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale sera mis hors des débats sur-le-champ »
Autrement dit, un mot trop haut et même un simple mot et hop tout le monde descend au greffe. C'est la stupéfaction dans le tribunal, les juges, les jurés, le public se regardent, s'interrogent, ont-ils bien entendu ? Danton se lève mais le moral n'y est plus et sa voix fatigue : 'Le peuple apprendra un jour la vérité, le dictateur a déchiré le voile !' Il prend le public à témoin :' Jamais nous n'avons insulté au tribunal ni à la justice, jamais nous ne nous somme révoltés !'.
Derrière les barrières des cris fusent, on entend les mots de trahison et quelques poings se tendent vers les juges. Mais Herman n'en a pas fini, après la lecture du décret il sort un dernier lapin de son chapeau à plumes bleu-blanc-rouge et dénonce une nouvelle conspiration fomentée cette fois par les détenus du Luxembourg visant à délivrer Danton et ses amis avec à sa tête, Lucile Desmoulins et ses p'tits poings vengeurs. On pourrait en rire tant c'est grotesque mais les accusés n'ont pas le cour à ça.
Camille s'effondre : Non content de m'assassiner ils veulent encore assassiner ma femme, sanglote-t-il. ( Elle le sera le 13 avril et partira dans la même charrette que la femme d'Hébert) Les condamnés se remettent à gueuler, Danton s'en prend au gens du comité de sûreté générale bien installés derrière les juges et interpelle : Arrête ton cirque Amar ! Voyez ces assassins ils nous suivront jusqu'à la mort ! Le public gronde. Prudemment le président met fin à cette belle séance de fraternité et les gendarmes ont bien du mal à faire sortir les ''conspirateurs'.
16 germinal ( 5 avril ) Dernier jour du procès, les accusés sont un peu énervés par les événements de la veille et le font savoir. Herman menace d'appliquer le décret de mise hors des débats et tout le monde baisse d'un ton.
C'est alors qu'en préalable à l'audience, Herman sort sa botte désormais moins secrète, se tourne vers les jurés et leur demande s'ils s'estiment suffisamment instruits... Après une délibération de cinq minutes dans une pièce voisine ils répondent par l'affirmative. 'Les débats sont clos annonce le président.'
C'est le coup de grâce, Danton reste stupéfait, estomaqué. Sans doute à cet instant a-t-il oublié qu'il s'était frotté les mains lorsque le 30 octobre 93, à la demande des mêmes Herman et Fouquier, la Convention avait adopté une plaisante disposition qui permettait aux membres du jury de déclarer leur conscience suffisamment éclairée au bout de trois jours de procès, ce qui mettait automatiquement fin aux débats. Les vingt et un girondins qui ne passaient pas pour des amis du tribun, avaient inauguré le procédé. Et puis Danton a la mémoire courte, le 10 mars 1793 date de la création de son tribunal révolutionnaire extraordinaire, il avait conclu son discours de cette jolie phrase qui sentait bon la démago : « Il s'agit d'être terrible pour dispenser le peuple de l'être ! » ? Hé alors, ses mots étaient respectés à la lettre, de quoi pouvait-il bien se plaindre ?
Bien sur les accusés font valoir qu'on ne les a même pas entendus certains attendent toujours leur interrogatoire. Il n'y a eu ni réquisitoire, ni plaidoirie, ni déposition de témoins à charge ( une) ou à décharge ( zéro ). Les cris fusent : Assassins, tyrans, méchants brigands, vils-pinistes, sharkochiens, chiracuses (que j'aimerais tant voir ). Westerman dépoitraillé montre au public ses blessures, 'toutes par devant aucune par derrière' vocifère-t-il. Camille déchire le mémoire qu'il comptait bafouiller et le jette à la tête de Fouquier. Chabot, Bazire, Gusman et d'Espagnac balancent des boulettes de pain sur les juges, on se croirait dans un réfectoire en folie... L'accusateur public qui n'attendait que ce prétexte, déclare dans un tohu-bohu d'imprécations « qu'attendu que les accusés se sont mal comportés envers le tribunal, je requiers qu'ils soient mis hors des débats. » Adjugé approuve Herman ! Vendu rétorque Danton ! Les gendarmes sont obligés de se battre et d'arracher des gradins les accusés dont la rage décuple les forces. On parvient finalement à les évacuer de la salle et à les redescendre à la Conciergerie. C 'est fini.
Cela fait deux heures que le jury délibère, quelques uns hésitent, Souberbielle ne sait trop que penser, les quatre du comité de sûreté les harcèlent, le président du tribunal les rejoint suivi de Fouquier qui rabâche. L'accusateur public presse le jury de se prononcer en faveur de la mort, mais il renâcle, pas très convaincu par cette révolte des prisonniers pendant les audiences. Cette histoire de conspiration des prisons fomentée par la femme Desmoulins sent le coup monté et Fouquier en rajoute en assurant qu'elle a touché de l'argent pour monter ce grand crime visant à assassiner les membres du tribunal y compris vous citoyens jurés !
Ouais, bof tout ça n'est quand même pas très clair, il s'agit d'envoyer seize hommes à la mort et la conspiration visant à rétablir la royauté n'apparaît pas flagrante. David en remet une couche (normal pour un peintre ):
- Hé alors vous hésitez, il n'y a que des lâches qui puissent se tenir ainsi. Mais l'opinion a déjà choisi, elle a déjà jugé ! Alors Herman et Fouquier font parvenir aux jurés tiédeux une nouvelle et dernière pièce, une lettre venue de l'étranger saisie chez Danton ( ce qui ne prouve pas qu'elle lui ait été adressée) . Une lettre émanant d'un agent anglais du foreign office , écrite au banquier Perregaux et datée du 13 septembre 1793, il est question de récompenser financièrement des noms codés: CD, 0, de M et W.T suivis d'un nombre qui pourrait être une somme d'argent, pour avoir ouvré au rétablissement de la royauté. ( Laquelle, le roi est mort et son fils est mourant ?) Qu'est-ce que ça signifie ? CD, Camille Desmoulins ? Ridicule. CD citoyen Danton ? Et pourquoi pas Claude Darget ou compact disc et WT c'est qui ? Eh bien Westermann tout simplement...
Trinchard le chef des jurés brandit le papier et crie :'Ah céte foâ nous les tenont, les célérats von pairir !' et en dégringolant les marches tout ce petit monde rapplique en séance pour la lecture du jugement.
Fouquier-Tinville qui les avait devancés n'a pas osé rappeler les condamnés de peur qu'une émeute populaire se déclenche en plein tribunal. C'est donc devant des bancs vides que le jury acquitte Luillier selon le principe de bidonnerie judiciaire déjà rôdé, ( on le retrouvera mort dans sa prison) et condamne les quinze autres à la peine capitale.
L'aphonie des grandeurs
Charles Henri Sanson n'entend pas grand-chose à toutes ces histoires de procès, ce qui le préoccupe dans ses guillotinades-party quotidiennes c'est le nombre de têtes à couper et le nombre de charrettes à prévoir. Il se tient avec ses aides derrière les grilles de l'avant greffe mais le concierge lui explique que le verdict n'est pas encore prononcé et qu'il ne peut quand même pas préparer ses clients avant qu'ils aient entendu la sentence qui les frappe. Lui s'en fiche il sait déjà depuis la veille qu'ils seront quinze, il peut d'ailleurs les voir derrière les barreaux et il en connaît un certain nombre, l'huissier l'a prévenu avec ces mots curieux : demain ce sera du gros, confirmé par le gendarme qui l'a accueilli : 'Gros gibier aujourd'hui citoyen !'
Ben oui, ces hommes politiques, ces fiers magistrats serviteurs de la république garants de la liberté si chèrement acquise, qui se gargarisent en larges lampées de déclaration des droits de l'homme et du citoyen, envoient au bourreau la liste des suppliciés avant même qu'ils aient entendu le jugement qui les élimine.
Ils sont là qui attendent sans aucune illusion, Desmoulin pleure, les autres se détournent et essaient de montrer un peu plus d'allure... Le juge Ducray descend les quelques marches qui conduisent au greffe et commence la lecture du verdict Danton le coupe ( avant de l'être à son tour ) : 'Ton jugement je m'en fous, c'est la postérité qui nous jugera, elle mettra mon nom au Panthéon et les vôtres au gémonies ...' Loin de manifester la moindre gêne, Ducray poursuit ses attendus, puis sans le moindre regard pour ces hommes administrativement disparus, il replie son papier et remonte à la buvette, rendre compte du bon usage de la justice.
A présent à tour de rôle, chaque condamné s'asseoit sur l'escabeau qui a vu passer tant de fesses 'couronnées' et la plupart des 'barbouilleurs de lois'. Le valet figaro de service donne quelques coups de ciseaux, histoire de leur faire une tête présentable pour saluer brièvement la sainte guillotine tandis qu'un autre lance la mode 'col Mao'. Une fois les nuques dégagées et les chemises échancrées, le bourreau jette un coup d'oil sur l'ensemble et donne le signal : Allons, en route !
Si Danton en montant dans la charrette garée cour du Mai avait regardé en direction de la grille, ( qui existe toujours ) il aurait pu apercevoir celui qui avait fui son regard pendant trois jours et qui se débinait une fois de plus. Joseph Souberbielle rentrait piteusement chez lui rejoindre sa femme et ses deux filles.
Je ne m'attarderai pas sur les phrases 'historiques' de l'athlète de la révolution pour la raison qu'elles sont bien connues, mais sans doute apocryphes. Si comme on l'a tant seriné, Danton était aphone dès le 15 germinal, je ne vois pas comment il a pu être ce moulin à paroles que l'on a tant décrit, jusque dessous la lame. Je pense particulièrement à cette scène ; le tour de Héraut de Seychelles était venu de monter à l'échafaud. Alors qu'il voulait embrasser son ami Danton il en fut brutalement séparé par le bourreau. Alors le tribun se fâcha tout rouge et dit :
- Es-tu donc plus cruel que la mort ? Imbécile tu n'empêcheras pas nos têtes de s'embrasser dans le panier ! C'est beau on dirait du Victor Hugo... Sauf que le panier n'existait pas encore, c'était un sac.
La légende est belle même si parfois elle dit des bêtises, toutefois je lui laisse volontiers cette phrase, je trouve qu'elle lui va bien. Juste avant de grimper dans la 'diligence à trente six portières', à Fabre d'Eglantine qui se lamente : « Ah je meurs sans avoir terminé l'Orange de Malte , ma pièce en vers », Danton sarcastique lui répond : « Des vers, avant huit jours tu en auras fait des milliers. » Et celle-là je voudrais tant qu'il l'eût dite.
Une vie bien remplite.
Le procès des dantonistes est la dernière affaire de 'justice' sur laquelle Souberbielle a eu l'obligation de se prononcer. Désormais le tribunal punira les ennemis du peuple sans lui. Pour services rendus il est nommé chirurgien major de l'école de Mars et va pouvoir se consacrer aux voies urinaires des jeunes élèves de la Nation qui auront choisi le métier des armes. Il continue de soigner Robespierre et tente de lui donner un conseil entre deux pansements. Un soir il lui dit : Tu sais Maxime, rien n'ulcère de courir, protège-toi de tes ennemis, des envieux des jaloux et crois-moi, tu iras loin ! C'était le 8 thermidor 1794...
L'épuration des comités révolutionnaires, la chasse aux terroristes jacobins incitent le devin Souberbielle à un certain effacement. Il se terre et en profite pour bosser sa médecine en faisant le dos rond. Huit mois plus tard il est convoqué à la maison de justice (post révolutionnaire) et s'y rend comme ... témoin, au procès des magistrats qu'il avait si souvent côtoyés. Vengeance ou opportunisme, il chargera sans vergogne les Vadier, Barère, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne et même l'ex président du tribunal Herman qui ira à son tour éternuer dans le sac.
Souberbielle soutient victorieusement sa thèse et devient enfin docteur en 1804 à l'âge respectable de 60 ans. Nommé chirurgien de la gendarmerie nationale, il part en quête de trophées et récompenses pour avoir si bien servi la république. En 1813, faisant valoir son titre de vainqueur de la Bastille , il sollicite la croix de Chevalier de la légion d'honneur mais Napoléon qui a d'autres soucis en tête fait la sourde oreille. A 76 ans tel le marsupilami, Soubi soubi hop hop, se lance dans la politique. Profitant de l'avènement d'une monarchie bourgeoise sous la houlette de Louis-Philippe il se présente à la députation du Ier arrondissement de Paris. Sèchement battu par le général Dumas il aurait du se souvenir qu'il avait fait guillotiner le papa du roi. Avide de reconnaissance il va collectionner les bides, même l'académie royale de médecine n'en veut pas. Enfin en 1840, écoeuré par l'ingratitude de ses concitoyens, il dételle et s'en va vivre avec sa vieille servante 'à tout faire' car à 86 ans le bonhomme est toujours vert.
Le 11 juillet 1846, il est pris d'étouffement. Au médecin appelé à son chevet il balbutie : Cela s'engorge, tout est fini !
Après avoir connu sept régimes politiques et survécu à la période la plus troublée de notre histoire, le plus vieux médecin du monde s'éteint à l'âge de 93 ans. Sa compagne a eu le mot de la fin : ' jusqu'à ses derniers instants il a conservé toute sa tête.'
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